La France demande un espace Schengen à deux vitesses

Suite à l'affaire des Tunisiens de Vintimille, l’Élysée s'attaque à la libre circulation des personnes dans l'Union européenne. Et continue sa passe d'arme avec l'Italie.

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Le gouvernement français a mis en scène vendredi une nouvelle polémique avec son voisin italien sur la question migratoire. L'occasion de franchir une nouvelle étape dans la surenchère xénophobe. « La gouvernance de Schengen est défaillante » , lançait l’Élysée vendredi, s'offrant une polémique de week-end pascal sur mesure. La France demande ainsi qu'en cas de « défaillance systémique à une frontière extérieure » de l'Union européenne, des « suspensions provisoires » de la libre circulation puissent être adoptées.

Cela est déjà possible en cas de « menace grave pour l'ordre public ou la sécurité intérieure » . Des contrôles aux frontières ont ainsi été temporairement rétablis en France lors du sommet du G8 à Strasbourg en 2009, ou en Allemagne lors de la Coupe du monde de football en 2006. Mais Henri Guaino souhaite que ces dérogations soient élargies à des « cas de situations exceptionnelles » afin de pouvoir fermer ses frontières aux mouvements migratoires ponctuels.

C'est la troisième passe d'arme entre la France et l'Italie sur la question migratoire, après la joute verbale du début du mois d'avril et le blocage temporaire de la circulation ferroviaire entre Nice et Vintimille, le 17 avril. Environ 25 000 migrants ont débarqué sur l'île italienne de Lampedusa, depuis que les gardes côtiers tunisiens ont relâché leurs contrôles sur les embarcations qui traversent la Méditerranée en direction de l’Europe, après la chute de Ben Ali le 14 janvier. Les migrants étaient libérés en situation irrégulière sur le territoire italien et rejoignaient pour la plupart la France, qui les expulsait à son tour vers... l'Italie. Rome pouvait être tenue responsable des migrants qu'elle avait laissé entrer sur le sol européen en vertu d'accords bilatéraux 1.

Pour stopper ce va-et-vient, l'Italie a massivement régularisé des migrants tunisiens pour six mois, début avril, leur procurant ainsi la liberté de circulation dans l'espace Schengen.

Mais la France exige désormais qu'ils puissent justifier notamment d’un passeport et de ressources de 30 à 60 euros par jour pour pouvoir pénétrer sur le sol français. Les accords de Schengen prévoient que les étrangers possédant un visa doivent prouver - pour circuler à l'intérieur de l'espace Schengen - qu'ils sont « en possession de moyens de subsistance suffisants pour la période du séjour et le retour » .

« Tout le monde se tient par la barbichette dans cette affaire » , moque Jean-François Ploquin, directeur général de l'association Forum réfugiés, qui accompagne les demandeurs d'asile dans les Centres de rétention administrative de Lyon, Marseille et Nice. « Les Italiens savent pertinemment que les migrants tunisiens rejoignent la France. Le conflit est aussi un peu sur-joué du côté français, car nous parlons d'un nombre de personnes en réalité très limité à l'échelle de l'Union européenne. »

Une rencontre aura lieu ce mardi entre Silvio Berlusconi et Nicolas Sarkozy à Rome. Franco Frattini, le chef de la diplomatie italienne, a précisé qu'il ne s'agissait pas de remettre en question les accords de Schengen, mais plutôt d'en faire « un contrôle technique » . En particulier pour préserver les précieux accords de libre circulation des marchandises, tout en instaurant une politique à géométrie variable pour la circulation des personnes.

Illustration - La France demande un espace Schengen à deux vitesses


  1. Sans visa, les migrants peuvent être expulsés s'ils ne formulent pas de demande d'asile. Or, les Tunisiens requièrent très peu le statut de réfugié politique. L'association Forum réfugiés n'a ainsi enregistré aucune demande d'asile de Tunisien dans les centres de rétention de Lyon, Marseille et Nice où elle est présente. « Ce sont des jeunes gens qui sont sans emploi, qui sont victimes de l'écroulement du tourisme en Tunisie, ils ne sont pas du tout persécutés localement » , explique Jean-François Ploquin, directeur général de Forum réfugiés. 


Photo de Une : AFP / Alberto Pizzoli

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