Le dédain de l’Europe face à la situation d’urgence en Tunisie

Près de trois mois après la chute du régime de Ben Ali, la transition démocratique est une épreuve pour la Tunisie. Deux membres de la Cimade, de retour d’une mission de dix jours sur place, exhortent l’Europe à accueillir les migrants avec dignité.

Erwan Manac'h  • 8 avril 2011
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Le dédain de l’Europe face à la situation d’urgence en Tunisie
© Photo : afp / Alberto Pizzoli, 29 mars 2011

Un mot revient sans cesse. De retour d’une visite de dix jours en Tunisie, deux responsables de la Cimade décrivent un pays qui a retrouvé sa « dignité » . « Les Tunisiens parlent, ils échangent et réfléchissent aux enjeux de leur révolution : la sécurité, la justice… Ils sont tournés vers l’avenir » , observe Jean-Paul Nuñez, membre de la commission solidarité de l’association.

La société civile tunisienne, en pleine renaissance, a spontanément partagé cette dignité retrouvée en organisant avec le soutien de l’armée l’accueil de dizaines de milliers de migrants qui fuyaient les premiers jours de combat en Libye. Et ce avant que le Haut commissariat aux réfugiés (HCR) ne mette en place son plan d’urgence.

Mais ce vent de dignité ne saurait cacher une situation toujours préoccupante : l’équilibre politique sera fragile tant que le gouvernement de transition n’aura pas passé le relais à une Assemblée constituante. L’économie est paralysée ; le tourisme est au point mort et les échanges formels et informels avec la Libye, qui faisaient vivre la région frontalière, se sont effondrés. À court terme, la situation s’assombrit, alors que le pays compte toujours 700 000 chômeurs (dont 200 000 jeunes diplômés).

Urgence à la frontière tuniso-libyenne

C’est dans ce contexte que la Cimade alerte sur la situation des migrants qui fuient la Libye vers le sud-est de la Tunisie. 200 000 personnes sont arrivées depuis le début de la crise, d’après les chiffres du HCR. Beaucoup parviennent à rentrer dans leur pays d’origine, mais pour les quelque 3 000 Soudanais, Éthiopiens, Somaliens et Érythréens qui ne peuvent par rejoindre leurs pays en guerre, la situation est bloquée. « C’est un chaos considérable , raconte Geneviève Jacques de la Cimade, qui a visité le camp de La Choucha où plus de 8 000 migrants de 33 nationalités attendent une solution. Cette situation ne peut pas durer, il faut que l’Europe prenne rapidement ses responsabilités. »

Des Tunisiens et des migrants de toute l’Afrique tentent par ailleurs de nouveau de traverser la Méditerranée, au péril de leur vie. Ce mercredi, une embarcation a chaviré dans une mer démontée, à 60 km au large de l’Italie. 213 personnes sont portées disparues d’après le HCR et les espoirs de retrouver des survivants étaient très mince, ce jeudi après-midi.

Jean-Paul Nuñez, membre de la commission solidarité de la Cimade.

Sur l’autre rive de la Méditerranée, la Cimade dénonce l’indignité des Européens, qui refusaient de transporter vers le continent les 15 000 migrants débarqués sur l’île italienne de Lampedusa.

L’association s’indigne en outre des déclarations odieuses de Silvio Berlusconi qui souhaite « nettoyer » l’île, ou du ministre français de l’Intérieur qui parlait ce jeudi dans le Figaro d’un « raz-de-marée » en évoquant les 22 000 réfugiés régularisés temporairement par l’Italie ces derniers jours. « L’immigration n’est jamais pensée dans sa dimension humaine » , s’insurge Jean-Paul Nuñez.

Jérôme Martinez, Secrétaire général de la Cimade

La Cimade demande à l’Europe la fin de ses « politiques sécuritaires » . À contre-pied du « climat fantasmatique » qui préside aujourd’hui, l’organisation milite pour une liberté de circulation des Tunisiens, afin d’éviter des drames comme celui survenu mercredi. L’octroi de titres de séjour longs donnerait aussi aux migrants la possibilité d’adapter leurs projets, d’une rive à l’autre de la Méditerranée. « L’Europe doit assumer sa part du fardeau des Tunisiens, car la société a pris sur elle pour faire cette révolution qui pourrait profiter à tout le monde arabe , estime Jean-Paul Nuñez. Nous devons être à la hauteur de la dignité des Tunisiens. »


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