C’Est Important, La Pampille

Sébastien Fontenelle  • 15 septembre 2011
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Ce qu’il y a d’irritant, aussi, chez les pauvres, c’est qu’ils ne font que peu d’efforts d’habillement.

Sous le commode prétexte qu’ils ont des fins de mois rognées, tu les vois qui vont, publiquement, vêtus de chiffes de chez Tout-à-un-euro, et si tu leur fais (gentiment) remarquer (manière de te montrer liant(e) avec plus modeste que soi) qu’ils font quand même pitié, dans leur tergal chinois?

Les voilà qui te balancent, comme une excuse, que c’est pas toujours évident, quand tes revenus plafonnent vers 450 euros / mois, de se fournir chez de satisfaisants faiseurs – ajoutant même, a volte (l’impudence du gueux n’a ces temps-ci plus de limites), que c’est un peu facile de se moquer, quand on n’est pas au RSA.

Et, bon, moi, je veux bien – je veux bien tout entendre -, mais permets-moi de te dire qu’elle a là le dos un peu large, la pauvreté, salaud de quémandeur.

Parce qu’enfin, avec un peu de bonne volonté et un minimum de sens de l’économie, c’est quand même pas compliqué de se constituer une garde-robe un peu élégante, nonobstant la petitesse du revenu: il suffit de se limiter un peu sur les gueuletons (quel besoin as-tu, par exemple, de te goinfrer à tous les repas de pâtes de chez Lidlⓒ), et de se laisser guider, disons, par les pages (de référence) «Mode Homme» du Monde – où se confirme cette semaine que «le costume reste toujours la pièce maîtresse du vestiaire masculin, mais» qu’ «il s’assouplit, se déstructure» , et «s’égaye de couleurs» , durant que reste posée la question qui depuis moult an nous tourmente: «Les hommes se laisseront-ils enfin tenter» par «la jupe» ?

(Ou resteront-ils cramponnés à «leur pantalon» comme la moule à son caillou?)

Illustration - C'Est Important, La Pampille

Ainsi, Rémy: plutôt que d’engloutir la totalité de ton budget fringue dans un nouveau râpeux blue jeans de chez Noiche-de-Belleville, tu pourrais investir enfin dans une tenue un peu digne – telle que préconisée, donc, par Le Monde .

Soit, pour commencer, l’indispensable must have de l’automne-hiver qui nous déboule sur: une basique but chic «veste à revers incrusté de serge de laine et cachemire» avec «détail du col de lin beige» de chez Dior[^2], à 1.950 euros.

(C’est bradé: je serais toi, j’en prendrais trois.

Mais bon, tu fais ce que tu veux.)

Puis, une «chemise à plastron imprimé “Newcastle“» , de chez Balenciaga: 445 euros.

(Pile ton RSA, dis donc: viens me dire après ça que la vie n’est pas délicieusement bien faite?)

Puis: un «kilt en laine noir et boucle en cuir marron» , signé Kenzo, dont le «prix» n’est communiqué que «sur demande» (mais à mon avis, faut que tu prévoies un peu large, ça m’étonnerait que tu t’en sortes avec tes cinq pièces jaunes, con de nécessiteux).

Puis, aux pieds: des «mocassins à pampilles» – c’est important, la pampille -, que tu trouveras chez Burberry pour 450 euros.

Puis enfin, l’accessoire sans quoi, nonobstant ton détail du col, t’auras toujours ton air de traîne-misère: la «montre Oyster Perpetual Daytona Cosmograph en Or Everose» [^3] et «bracelet alligator» , à 21.735 euros.

(Quand même.)

Total: 24.580 euros.

(Sans le kilt.)

Illustration - C'Est Important, La Pampille

Et je peux comprendre (j’ai du mal, mais je peux comprendre) que ça puisse te paraître un peu onéreux, là, tout de suite: ça fait quand même plus de 50 fois ton RSA.

Mais je t’assure qu’avec tes pampilles, t’auras meilleure allure qu’avec tes fausses Puma en plastique, quand tu pointeras chez le Secours populaire.

Oh.

Rémy?

S’il te reste 1,50 euro, quand tu sortiras de chez Dior?

Profites-en pour t’acheter Le Monde : tu y trouveras, non loin du guide vestimentaire[^4], de vigoureux éditoriaux pour dénoncer «la crise» , doublés de bouleversants papiers sur les ravages que fait la pauvreté dans notre si vilisée société.

Et si l’envie, alors, te vient de foutre le feu à toute la plaine – voire, de botter quelques culs -, tempère-toi, je t’en supplie: déjà que ton vestiaire n’est pas sortable, ça serait dommage de le froisser…

[^2]: Christian, bien sûr: pas Jean-Pierre, dont les vestes sont moins portables.

[^3]: Téma toutes cas majuscules, on dirait un 14 juillet.

[^4]: Où le pubard et le journaleux se crachent dans la bouche.

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