Souvenirs du 11 septembre dans New York

Claude-Marie Vadrot  • 9 septembre 2011
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Arrivé par le Canada le 12 septembre à New York avec Patrick Othoniel, le photographe du Journal du Dimanche, ma première impression a été que nous venions de débarquer dans un asile d’aliénés au sein duquel les journalistes américains s’étaient transformés en prédicateurs invoquant à longueur d’émission et d’articles le nom de dieu alors qu’il n’avait pas grand chose à voir dans le drame en cours…

Bien sur, pas question d’oublier les victimes, morts et blessés, dont je persiste à penser qu’elles ont été plus nombreuses qu’annoncé par les autorités américaines : une surprenante amnésie masque les bilans qui ont été publiés dans les jours suivant l’attentat. Pas question non plus de chasser de ma mémoire l’épaisse couche de poussière recouvrant le centre de New York. Cette poussière qui a entraîné tant de cancers mortels. Il y a bien eu un attentat terrible dans cette ville, un attentat dont les dégâts étaient indescriptibles ; mais pour les détails, les histoires de pompiers et les drames humains, que le lecteur se reporte à tous ces médias qui font plus de pathos que d’analyses.

Jusqu’à ce 12 septembre, quel que soient mes réticences envers le système politique et économique américain, j’avais toujours considéré avec intérêt, voir avec sympathie une grande partie de mes confrères américains. Ceux que j’ai croisés aux Etats Unis au cours d’autres reportages ou ceux que je rencontrais sur les différents conflits que je couvrais. J’appréciais leur faculté de faire de l’excellent travail d’investigation et de maintenir une distance entre les faits, leurs opinions et leurs analyses. Quelles que soient la façon dont je me différenciais d’eux, ils m’apprenaient des choses, ils forçaient mon respect professionnel. Jusqu’à ce 12 septembre, la presse américaine, tous médias confondus, m’impressionnait. Même la grande presse de province que je lisais avec intérêt quand je donnais des cours à l’université de Cornell dans l’Etat de New York. A tord ou à raison, j’étais favorablement impressionné.

Débarquant ce 12 septembre, me lançant dans la lecture des journaux et me mettant à l’écoute des chaînes de télévision, j’ai soudain eu l’impression, puis la certitude que mes confrères américains étaient devenus fous. D’abord parce qu’à tout bout de champs ils invoquaient désormais dieu, lequel n’avait pas grand chose à voir dans le drame provoqué par des fous. Ensuite, à longueur d’articles et d’émissions, ils se demandaient « pourquoi » cela leur était arrivé, pourquoi eux, pourquoi l’Amérique, pourquoi ils étaient visés. Hallucinant aveuglement collectif. Lorsque des attentats ont été perpétrés à Paris, les journalistes français, la population, les politiques ne se sont pas demandés « pourquoi ». Ils le savaient, ils savaient comment la France était impliqué et pourquoi des terroristes s’en étaient pris à la capitale française. Ce qui n’empêchait pas de dire l’horreur de ce qui s’était passé.

Ces jours là se révélait ou naissait toute une génération de journalistes et de journaux perdant tout sens de la réalité politique, sociale et géopolitique. Une génération acceptant sans murmures et même avec enthousiasme le vote des dispositions liberticides du Patriot Act dés le 25 octobre; une génération médiatique prête à croire sans la moindre vérification que Sadam Hussein cachait en ses palais des armes de destruction massive, une génération prête à se mettre à l’écoute de Fox TV, une génération réclamant des guerres. La génération de ceux qui on transformé leurs jardins en porte-drapeau américain. L’image, en dehors des scènes de destruction et de sauvetage sur place, qui m’a le plus impressionné au cours de mon voyage de retour vers le Canada où je devais prendre l’avion. L’impression aussi qu’une partie de l’Amérique était devenue aussi folle que sa presse.

Voilà ce qui m’a le plus marqué au cours de ces quelques semaines de séjour dans une ville sinistrée : la mutation de la presse qui ne supportait pas que soit brutalement remis en cause le « mythe » américain.

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