À qui profitent les « valeurs de l'ovalie » ?

La France affronte dimanche la Nouvelle-Zélande, en finale de la Coupe du monde de rugby. Respect des règles, don de soi, solidarité... Ce week-end, la rengaine des « valeurs de l'ovalie » sera utilisée à toutes les sauces. Quitte à recouvrir des intérêts parfois contradictoires.

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Elles sont louées par les pédagos, les intellos, les chefs d'entreprises et ceux qui n'y connaissent rien. Pour TF1, elles représentent 19 millions d'euros de recettes publicitaires depuis le début du mondial en Nouvelle-Zélande grâce à des audiences inattendues malgré l'heure matinale des retransmissions1. Elles sont chantées par leurs amoureux, raillées par les dédaigneux. Ce sont les « valeurs du rugby », louées partout depuis que la France s'est hissée – un peu malgré elle – en finale de la Coupe du monde, en Nouvelle-Zélande.

Le rugby, école de la vie

En 1998, la France championne du monde de football célébrait son black-blanc-beur power et la vivacité débordante de sa jeunesse multicolore. L'heure est aujourd'hui davantage aux guerriers charnus et (souvent) chevelus : « Le rugby est le plus beau, le plus grand, le plus noble des sports , lançait début septembre sur son blog David Reyrat, journaliste rugby au Figaro. Il exige (...) d'aller au paroxysme de la douleur. Un mélange unique de brutalité et de finesse (…) aussi primaire qu'un pugilat et en même temps aussi complexe qu'une partie d'échecs ».

Les glorieuses vertus du rugby sont d'abord vantées pour leur aspect éducatif, avec l'engagement comme maître mot. C'est le rugby « école de la vie », qui précipite sur les terrains boueux, gelées ou râpeux, des enfants pressés de s'y écorcher les genoux et de s'y forger le caractère. Le rugby, sport d'enfants sages, fonctionne aussi, selon les éducateurs, dans les quartiers populaires ou dans les collèges pour instiller par le jeu quelques notions de respect des règles -que le rugby a complexes et parfois injustes-.

Le rugby-business

La barbe et le style atypique de Sébastien Chabal et les fesses huilées des Dieux du stade ont aussi beaucoup fait pour les « valeurs du rugby », qui reste en France le 8e sport en nombre de licenciés, derrière le golf, le handball ou le basket. «Le rugby est capable de remplir des stades de 80 000 places pour des matchs de championnat , analyse Pierre Chaix, universitaire spécialiste du rugby et du sport professionnel2. La dimension affrontement et le combat collectif attirent beaucoup le public.»

C'est le rugby-spectacle, qui génère un vif intérêt des annonceurs. Beaucoup de joueurs et d'anciens joueurs se font ainsi rétribuer pour intervenir dans les entreprises et louer les « valeurs de l'ovalie ». « Il y a une comparaison, très en vogue mais à mon avis assez "foireuse", entre le management d'une équipe de rugby et celui d'une entreprise , observe Olivier Villepreux, auteur avec Denis Soula d'une enquête sur l'équipe de France parue en août3. "Les valeurs" c'est toujours pareil, tout dépend de ce qu'on met dedans. Le rugby amateur, à mon sens, véhicule plutôt le désintéressement et la solidarité. »

Les clubs professionnels se développent aussi en attirant au stade leurs « partenaires » (comprendre « sponsors »), qui invitent leurs clients pour admirer les boueux guerriers. C'est sur ce modèle que le Top14, première division française, est devenu l'une des plus belles vitrines du rugby spectacle au monde, là où le basket et le handball ont du mal à décoller. « Le rugby emprunte un chemin identique au football, observe Olivier Chovaux, historien du sport à l'université d'Artois[[Auteur avec Wiliam Nuytens de [ctl00_ContentPlaceHolder1_ucDetailLivre_h1Titre<-]
Rugby : un monde à part ? - Enigmes et intrigues d'une culture atypique , Artois Presses Université, 2005]]. La différence est que depuis la Coupe du monde de foot en 2010, les valeurs éducatives du football ont volé en éclat. Dans le rugby professionnel, les annonceurs et les sponsors continuent de véhiculer un socle de valeurs historiques. Mais elles pourraient rapidement devenir un cache-misère, car les mauvais côtés du football professionnel gagnent le rugby. Le dopage est notamment un sujet qu'il faudrait prendre de front. »

Le rugby qui plaisait à l'UMP

Sur les terrains, pas de couleur politique, d'autant qu'aujourd'hui « la sociologie des clubs de rugby, comme celle des clubs de foot, est très bigarrée » , estime Olivier Chovaux. En tribune, en revanche, le sport a toujours été un vecteur intéressant pour les politiques. Nicolas Sarkozy a tenté par exemple de surfer sur la Coupe du monde de rugby en 2007, en annonçant avant le début du tournoi la nomination de Bernard Laporte, alors entraîneur de l'équipe de France, au secrétariat d’État aux Sports.

« Après la coupe du monde 2007, la fédération française de rugby a souhaité rompre avec les années Laporte, explique Olivier Villepreux, car la « Sarkozie » était très présente dans les stades et à Marcoussis [le centre national du rugby] au point que Frédéric Michalak dise qu'il avait " parfois l'impression qu'on lui demandait de jouer pour le président de la République " . En nommant Marc Lièvremont, il s'agissait justement de remettre les valeurs du rugby au cœur du projet : la probité, l’honnêteté, le désintéressement... »

Ceux que ça ne fait pas rêver

En revanche, les « valeurs de l'ovalie » ne font pas les affaires de tout le monde. Au contraire, les leçons de morale des brutes crasseuses froissent ceux qui ne font pas partie de « la famille ». Les footeux sont les premiers à tirer. Ils s'en prennent, sous la plume ironique de « Jean-Patrick Sacdefiel », un journaliste fictif des Cahiers du football , à un « sport pétainiste » et aux « 576 circulaires qui tiennent lieu de règles à cette discipline d'obsédés textuels ».

Les tenants de la balle orange célèbrent tout aussi mollement les résultats du XV de France. Le basket hexagonal, finaliste de l'euro le 18 septembre, prépare les JO avec le renfort des Français jouant en NBA, revenus au pays avec les valises pleines de dollars à cause de la grève des propriétaires de club outre-Atlantique. Deuxième sport collectif en France avec 450 000 licenciés (80 000 de plus que le rugby) le basket a l'occasion historique de toucher le grand public. Une victoire française en Nouvelle-Zélande lui ravirait la vedette... et les retombées économiques.

De valeurs, il ne devrait pourtant pas être trop question, dimanche, lorsque retentira le coup d'envoi devant des millions de téléspectateurs. La famille ovale se tournera surtout vers le message plein de sagesse d'un de ses célèbres dictons :

« On n'est pas là pour enfiler des perles » .


  1. Les 30 secondes de publicité se sont monnayées à 125.000 euros pour la finale. 

  2. Les grands stades. Au cœur des enjeux économiques et sociaux entre collectivités publiques et clubs professionnels , L'Harmattan, 2011 

  3. Au cœur des Bleus, quatre ans dans l'intimité du XV de France, Olivier Villepreux et Denis Soula, Hugo&Cie, 2011 


Photo : AFP / Franck Fife (Une), Gabriel Bouys

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