Octobre 61, un pogrom à Paris

Deux recueils de textes de l’époque en partie inédits ainsi que des colloques
et des films reviennent sur les meurtres occultés de manifestants algériens.

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Le 27 octobre 1961, Claude Bourdet, ancien membre du Conseil national de la Résistance, fondateur de l’hebdomadaire France-Observateur et du PSU, interpellait le préfet de police de Paris, Maurice Papon – qui ne lui répondra jamais. « Est-il vrai que dans la “cour d’isolement” de la Cité [la préfecture de police de Paris, NDLR], une cinquantaine de manifestants, arrêtés apparemment dans les alentours du boulevard Saint-Michel, sont morts ? Et que sont devenus leurs corps ? Dans les milieux de la presse, […] on parle de 150 corps retirés de la Seine entre Paris et Rouen. C’est vrai ou ce n’est pas vrai ? » Rares sont ceux qui ont su ce qui s’est déroulé ce « mardi pluvieux d’octobre » – titre de la préface du recueil intitulé Le 17 octobre 1961 par les textes de l’époque, où est reproduite cette allocution de Claude Bourdet.

« Comment parler d’un événement qui est essentiel et, pourtant, passé quasiment inaperçu de ses contemporains ? » se demande l’auteur de cette préface, l’historien Gilles Manceron, grand spécialiste de notre histoire coloniale. On sait aujourd’hui qu’au moins deux cents Algériens, venus en famille et en costume du dimanche, tous désarmés, pour protester contre un couvre-feu raciste s’appliquant aux seuls « Français musulmans d’Algérie », trouvèrent la mort sous les coups de la police parisienne. Les forces de l’ordre firent preuve d’une rare sauvagerie, jetant plusieurs dizaines d’entre eux dans la Seine, que d’aucuns virent rouge de sang.

Des dizaines d’intellectuels parmi les plus célèbres, au premier rang desquels Jean-Paul Sartre, protestèrent dès le lendemain contre ce terrible crime d’État. Mais il faudra attendre plus de deux décennies pour que des publications « révèlent » au grand public cet événement, lequel ne sera vraiment intégré à l’histoire de la guerre d’Algérie, et donc à l’histoire de France, qu’en 1991, avec le livre de Jean-Luc Einaudi, la Bataille de Paris (Seuil) (Cf. sur ce point la bibliographie exhaustive en fin du recueil aux éditions Les petits matins).

Gilles Manceron explique les raisons de « la triple occultation » de ce massacre dans un long texte complétant la publication du témoignage – demeuré inédit – sur le 17 octobre 1961 de Marcel et Paulette Péju. Cette dernière fut l’une des rares à avoir, dès le lendemain de l’événement, publié chez l’éditeur François Maspero un premier témoignage de ce qu’elle avait pu voir ce soir-là 1. Mais le texte coécrit avec son mari, alors secrétaire de la rédaction des Temps modernes et militant dans les réseaux d’aide au FLN en France, ne parut pas comme prévu à l’été 1962.

Parmi les trois raisons de cette occultation, il y a d’abord la volonté de l’État français de nier et de dénaturer les faits. L’historien estime que les autorités, aussi bien Michel Debré, Premier ministre, que Roger Frey, ministre de l’Intérieur, et Maurice Papon, préfet de police, tous trois fervents partisans de l’Algérie française, engagèrent cette répression féroce comme une « tentative de sabotage des négociations en cours » entre le FLN et le gouvernement français. Mais il y eut aussi la « volonté de la gauche institutionnelle que la mémoire de la manifestation de Charonne du 8 février 1962 recouvre celle de ce drame » . Enfin, a joué également « le souhait des premiers gouvernants de l’Algérie indépendante qu’on ne parle plus d’une mobilisation organisée par des responsables du FLN [de la Fédération de France] qui étaient, pour la plupart, devenus des opposants » . Marcel et Paulette Péju, très proches du FLN, ne s’opposèrent pas non plus à ces consignes. Ces « trois désirs d’oubli » ont ainsi « additionné leurs effets pour fabriquer ce long silence » .

Aujourd’hui, seule la Mairie de Paris, depuis l’élection de Bertrand Delanoë, a reconnu les faits, mais rien au niveau de l’État français, lequel a attendu 53 ans pour reconnaître la rafle du Vel’ d’Hiv’ et son rôle dans la déportation des Juifs. Quel temps faudra-t-il pour que soit reconnu ce que Pierre Vidal-Naquet avait qualifié de « pogrom »  ?


  1. Paru aux éditions Maspero en novembre 1961 (et immédia-tement saisi), Ratonnades à Paris a été réédité en poche en 2000 aux éditions La Découverte, précédé des Harkis à Paris, avec une préface de Pierre Vidal-Naquet et une postface de François Maspero. 


Le 17 octobre 1961 par les textes de l’époque , coordonné par l’association « Sortir du colonialisme », préface de Gilles Manceron, postface d’Henri Pouillot, Éd. Les petits matins, 128 p., 5 euros.

Le 17 octobre des Algériens , Marcel et Paulette Péju, suivi de la Triple Occultation d’un massacre, Gilles Manceron, La Découverte, 204 p., 14 euros

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