Prise d'otages à Rue89

Lundi 17 octobre à Paris, un quadragénaire prend en otage deux cadres d'une agence de Pôle emploi, armé d'un pistolet qui s'avèrera factice. Il appelle le site d'information Rue89 et fait médiatiser ses revendications, dont il constate la diffusion devant un ordinateur. Une première qui interroge sur la couverture d'un tel événement à l'heure de l'info en direct sur internet.

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La nouvelle commence doucement à bruisser sur le net, ce lundi 17 octobre en fin de matinée. Dans une agence de Pôle emploi du XIe arrondissement de Paris, deux cadres sont retenus dans un bureau par un homme armé.

Après avoir composé le numéro de la rédaction de Rue89, le preneur d'otages demande à parler au spécialiste du Proche-Orient1. « On a d'abord pensé à une plaisanterie, puis il nous a envoyé ses revendications depuis le mail de la directrice de Pôle emploi » , raconte Blandine Grosjean, rédactrice en chef adjointe de Rue89.

« J'ai deux otages, voici mes revendications »

S'en suit, pendant près de trois heures, un « live-blogging » (couverture en direct) de l'événement sur le site web de Rue89 et le compte Twitter de Pierre Haski, repris en écho par la plupart des médias français. Un article de trois paragraphes est rapidement mis en ligne sur Rue89 avec un bref résumé des revendications du preneur d'otages. Il sera augmenté tout au long de l'événement, avec l'ajout dans l'après-midi des enregistrements audio de la conversation.

Au téléphone avec Pierre Haski, rédacteur en chef de Rue89, le quadragénaire sans emploi demande au site de publier un manifeste de 20 pages détaillant ses revendications. Il raconte sa « galère » , pour trouver un emploi d'informaticien à son âge (45 ans) et s'en prend – du Betar au Crif – aux groupes «  sionistes » . Par chance, l'homme reste calme. Il admet que son geste est « critiquable » et promet de ne pas « utiliser les otages pour [se] protéger » en cas d'assaut des forces de l'ordre.

L'équipe de Rue89, actrice malgré elle de cette prise d'otages, choisit de couvrir l’événement en direct, mais ne publie pas les revendications de l'informaticien en intégralité. Deux articles secondaires seront aussi publiés, sur les précédentes affaires de prise d'otages et sur Pôle emploi. « Dans l’urgence on réagit comme on peut, avec une petite équipe et plusieurs milliers de personnes connectées sur le site, raconte Blandine Grosjean. Nous ne voulions pas servir de caisse de résonance à des élucubrations. Le preneur d'otages allait sur le site pour lire l'article, donc on est resté dans une couverture très factuelle. Et puis nous ne lui avons pas dit, par exemple, que la police nous avait appelé ».

Dans un second temps, la rédaction décide aussi de limiter ses messages sur Twitter, où les commentaires étaient déjà moins contrôlés. « Ça venait perturber les événements , explique Blandine Grosjean. On s'est donc dit qu'il était mieux que cela reste « médié » dans le cadre d'un article construit, qu'on contrôle.  »

« Une prise de risque importante »

Les prises d'otages ont souvent été des événements délicats à relayer pour les journalistes. En 1985, une équipe de France 3 Nantes a même été forcée de donner la parole aux malfaiteurs, comme le rappelait hier Rue89. «  Il y a dans cette affaire un problème d'instrumentalisation des médias, qu'on retrouve dans beaucoup d'actions de force » , estime ainsi Jean-Marie Charon, sociologue des médias, contacté par Politis.fr.

« Ce qui interroge aussi, c'est le choix de la rédaction de Rue89 d'en rendre compte en direct avec un article actualisé minute par minute et des messages sur Twitter pour développer l'événement, estime Jean-Marie Charon. Cela peut paraître logique, car les médias fonctionnent désormais comme cela, mais ça reste problématique dans ce type de cas. La capacité à analyser l'événement était semble-t-il assez fragile au début. Il me semble qu'il y a eu une prise de risque importante. »

En direct sur le net

Le live sur internet se développe depuis deux ans et s'utilise de plus en plus pour l'information quotidienne. « Les gens cherchent beaucoup de « breaking news », des informations très chaudes, avec un suivi lors des événements importants, analyse Yannick Estienne, chercheur en sciences de l'information et de la communication, auteur de Journalisme après internet . Pour les rédactions, la tentation de se jeter dans l'événement est d'autant plus forte qu'il y a de la concurrence et un besoin d'attirer l'attention. »

Les débats sur les dérives potentielles du « direct », vieux comme l'audiovisuel, se sont donc déportés vers la presse en ligne. « Il serait sûrement nécessaire de prendre un peu de distance et de débattre de ces nouveaux usages qui se développent sur le net, pense Jean-Marie Charon. La presse en ligne s'invente aussi au gré des expériences, et l'effrayant épisode de ce lundi 17 octobre créé un précédent. Pour les « directs » comme pour l'usage des réseaux sociaux, dont l'essor recèle un énorme potentiel journalistique, la profession continue de penser ses pratiques. Et s'organise peu à peu : « De plus en plus de rédactions cherchent à discipliner leur usage de Twitter, observe Yannick Estienne. Elles introduisent – par des chartes par exemple - de la rigueur, pour en faire un vrai outil journalistique. »

Dans cette affaire qui l'aura également pris en otage, Rue89 s'en sort sans fausse note. Grâce au sang-froid de la rédaction, et avec la chance, aussi, que le pire ait été évité dans les locaux de Pôle emploi.

« Avec un peu de recul, le choix intuitif que nous avons fait de médiatiser cette communication était le bon , analyse Pierre Haski dans un article posté en fin d'après-midi. Mais, avouons-le, une véritable angoisse ne m'a pas lâché pendant toute la prise d'otages, d'avoir pris le risque de devenir un « acteur » involontaire d'un événement potentiellement tragique. »

Les messages postés sur Twitter pendant l'affaire par Pierre Haski :

Illustration - Prise d'otages à Rue89


  1. Ses revendications se concentrent en grande partie sur la critique du sionisme et des « groupuscules sionistes »


Photo : Boris Horvat / AFP

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