« Sur la planche », de Leïla Kilani : Filles de Tanger

« Sur la planche », premier film à l’énergie brute de Leïla Kilani.

Christophe Kantcheff  • 2 février 2012
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Il déboule sur les écrans avec la force juvénile de ses interprètes et de sa mise en scène. Sur la planche a l’énergie non canalisée d’un morceau de rock ou de rap que des jeunes gens lanceraient à la face du monde. C’est direct, entier. À l’image de Badia : rapide, ne tenant pas en place, toujours concentrée, nerveuse, intransigeante.

Un premier film est une impertinence. Nul ne l’attend et pourtant il affirme sa présence, s’offre aux regards, tente de s’imposer pour ce qu’il est. Pour réaliser une première œuvre, il faut s’autoriser à prendre la parole et se jeter dans le vide. Cela demande du tempérament, de l’audace et une dose d’insouciance.

Le contraire de ce qu’exige le formatage en vigueur. Les défauts de jeunesse doivent être gommés au point de sacrifier toute singularité. Du moins dans le cinéma français. Peut-être la vitalité de Sur la planche tient-elle au fait que ce premier film de Leïla Kilani vient du Maroc (cofinancé avec de l’argent marocain et français).

À Tanger, où, arrivées « de l’intérieur » du pays pour trouver du travail, Badia et sa copine Imane décortiquent des kilos de crevettes – boulot misérable mais légal –, elles se livrent la nuit à de petits trafics, voire se prostituent. À 20 ans, elles ne rêvent pas de l’avenir. Ce sont des « bricoleuses de l’urgence » , comme le dit Badia, qui développe une poétique de l’instant à travers des mots affûtés comme des haïkus, qu’elle est souvent la seule à comprendre.

Les deux filles en rencontrent deux autres, Nawal et Asma, Tangéroises d’un milieu moins pauvre, qui ­fricotent avec des types louches. Elles travaillent comme « modélistes » dans la zone franche de Tanger, un lieu protégé, peu accessible. Nawal et Asma ne sont pas sans influence sur Badia et Imane, et sur leur amitié même.

C’est sans y toucher que Sur la planche esquisse des rapports sociaux et raconte l’existence de jeunes filles dans le Maroc d’aujourd’hui, avant tout contraintes par l’absence de perspectives. Badia la guerrière est une Rosetta du Sud – mais sans soleil, comme chez les Dardenne, le tournage ayant eu lieu l’hiver –, filmée de la même manière, caméra à l’épaule, pour tenter de la suivre dans sa course effrénée pour la survie mais sans but réel, sinon celui de ne jamais se perdre.

Si les quatre comédiennes sont excellentes, Soufia Issami, dans le rôle de Badia, est totalement bluffante. Rude, tranchante, mais toujours féminine. Elle fait de son personnage une héroïne inoubliable.

Sur la planche, Leïla Kilani, 1 h 46.
Cinéma
Temps de lecture : 2 minutes
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