La gauche de toujours

Dans un livre vigoureux, Régis Debray célèbre les fondamentaux de la gauche, rappelant qu’elle a été « inventée » par la France.

Olivier Doubre  • 29 mars 2012 abonné·es

Régis Debray s’est permis de rêver. D’une gauche de gauche, fière de ses racines, déterminée à oser vouloir rompre avec la « force des choses » (néolibérale) et à (re)mettre en avant l’idée de commun, cette «  communion  » qui fait que « les hommes se sauvent ensemble ou pas du tout » . Pour ce faire, le philosophe n’hésite pas à rappeler quelques-unes de ces «  permanences  » qui, depuis 1789 quand « la France a inventé la gauche » , ont donné à celle-ci son âme, sa volonté d’agir et ses valeurs. Convaincu que « la “gauche de toujours” reviendra sans doute faire des petits tours en France ». En remarquant, non sans espoir : « Le nonagénaire Stéphane Hessel, avec son cortège planétaire d’indignés, ne vient-il pas d’insuffler un bol d’air à notre maison de retraite où tournaient en rond des quadras cacochymes ? »

L’ancien compagnon de Che Guevara et un temps conseiller de François Miterrand – du moins jusqu’au « tournant de la rigueur » et « la déconstruction européenne » (sic), synonyme d’alignement néolibéral – a assurément pris grand plaisir à intervenir dans l’actuelle campagne électorale avec un petit livre plein d’énergie, entre pamphlet, réquisitoire et inventaire. Dès son titre, Rêverie de gauche, le ton, alerte, est donné. Les références sont nombreuses, l’auteur usant avec discernement de la grande érudition qu’on lui connaît. D’une plume extrêmement brillante, il n’est pas toujours tendre : « Le rose est votre couleur, le rosse, mon penchant, et sous ce persiflage vous flairez un mélange assez suspect de contrition et de ressentiment. […] Oui, il y a un fantôme dans le placard. Une arête restée en travers de la gorge. Le 9 novembre 1988, sur décision du président de la République, François Mitterrand, les restes de Jean Monnet furent conduits au Panthéon, pour le centième anniversaire de sa naissance. Nous fûmes quelques-uns à réclamer que les mêmes honneurs posthumes, puisque de chronologie il était question, fussent accordés aux cendres de l’historien Marc Bloch (né deux ans avant l’homme d’affaires franco-américain). […] C’était léger et déplacé. À côté de “l’inspirateur” de l’Europe inféodée, libérale et concurrentielle, mort dans son lit avec tous les honneurs dus à son rang et à son influence, un binoclard médiéviste mort sous les balles en criant “Vive la France !”, le 16 juin 1944, […] ne faisait évidemment pas le poids. » Un conseiller de l’Élysée lui objecte alors : « Pas assez connu, Paris Match n’en fera jamais sa couv’ et les télés bouderont. »

Le philosophe voit là une des causes du déclin du politique, et de la gauche en particulier : ce « présentisme » médiatique incessant (que dénonce également Éric Fassin, à propos de Nicolas Sarkozy cette fois, cf. notre article ci-contre) qui veut que « la gazette […] tranche » , en véritable « couperet [qui] raccourcit les délais de réflexion » . Que la droite s’y plie peut s’entendre ; mais pour la gauche – du moins cette pâle « social-démocratie » qui raisonne désormais par « clientèles »  –, c’est là un signe de son éloignement du peuple, qui, d’abord, « est une histoire longue, ou plus exactement l’unité de cette histoire ». D’où l’éloge du fondateur de l’école historique des Annales (celle de la longue durée, justement) que propose ici Régis Debray, pour qui la gauche doit se souvenir de ses « invariances heureuses »  !

On pourra certes critiquer quelques-unes de ses envolées tricolores et républicaines, qui ne sont pas sans rappeler celles de certains discours de Jean-Luc Mélenchon, notamment celui de la Bastille lors du rassemblement réussi du 18 mars dernier[^2]. Régis Debray est d’ailleurs plus classique que le président du Parti de gauche – ou un brin plus «  réac  », diront certains, dont nous sommes – sur certains sujets appelés « sociétaux » (tels le mariage homosexuel ou, à certains égards, l’écologie), lorsqu’il fustige l’engagement du Parti socialiste en leur faveur, pour « se la jouer festive et gay et fun, Paris-plage, rollers et plume dans le derrière »

La lecture de cet opuscule apporte néanmoins une vigueur rafraîchissante en ces temps de joutes électorales, en venant rappeler ce que les économistes ou les sportifs appelleraient les « fondamentaux » de la gauche, d’une gauche de gauche, selon le mot de Pierre Bourdieu. De la défense de l’école républicaine ( « peu à peu envahie par tout ce qui la nie » puisqu’elle a épousé « la nouvelle religion de la performance et du profit » ) à celle de la souveraineté populaire, d’une politique étrangère anticolonialiste et en faveur des pays en voie de développement jusqu’au refus de l’Otan et de l’alignement atlantiste (trop largement diffus au sein du PS), Régis Debray en appelle aux traditions de la gauche, de la laïcité aux droits sociaux, des nationalisations à la défense des services publics. Il persuade ainsi le lecteur qu’aujourd’hui encore « ce “grand cadavre à la renverse”, nous savons bien que s’il meurt un soir, le matin voit sa renaissance, quoique pas dans le même état » , avant de proclamer haut et fort, dans un espoir digne de Marceau Pivert : « Rien n’est impossible »   !

[^2]: Depuis la campagne pour les élections européennes de 2009, Régis Debray a accordé publiquement son soutien au Front de gauche.

Idées
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