La gauche populaire revient

Le succès de la marche pour la VIe République organisée le 18 mars
à la Bastille montre l’élargissement de l’influence du Front de gauche au-delà de ses seules composantes.

Michel Soudais  • 22 mars 2012 abonné·es

Illustration - La gauche populaire revient

Plus qu’un succès, un événement. La marche pour la VIe République organisée par le Front de gauche, dimanche, entre la place de la Nation et celle de la Bastille, n’est pas seulement le plus gros rassemblement politique de la campagne, plus important que la réunion des troupes sarkozystes à Villepinte, qui elle-même avait réuni plus de militants que François Hollande au Bourget. Le chiffre avancé par les organisateurs – 120 000 personnes – est invérifiable, la préfecture de police ayant décidé de ne pas mobiliser ses fonctionnaires pour décompter le nombre de marcheurs. Il n’est pas non plus invraisemblable au regard des constatations effectuées. À l’heure du discours de Jean-Luc Mélenchon, on ne pouvait plus bouger place de la Bastille, où la foule débordait sur les boulevards adjacents, tandis que la moitié du cortège était bloquée rue Saint-Antoine.

L’événement de ce rassemblement réside moins dans ce chiffre, de toute façon nettement supérieur aux prévisions des organisateurs, que dans ce qu’il révèle. L’irruption d’une gauche populaire dans la campagne. Cela faisait longtemps, très longtemps, que l’on n’avait pas vu pareille foule battre le pavé pour une manifestation politique en soutien à un projet, qui plus est, de réforme des institutions. Il y avait dans le cortège des jeunes, des vieux, des familles, des Parisiens, des provinciaux et des pas nés ici, des salariés, des chômeurs… Un photographe croisé sur le parcours y retrouvait « un peu la même ambiance joyeuse “blacks blancs beurs” que pendant la Coupe du monde de 1998 » . Avec également une présence marquée du monde du travail : des ouvriers de Fralib en lutte depuis 538 jours pour la reprise de leur usine à Gémenos (Bouches-du-Rhône) défilant avec un éléphant en plâtre recouvert de sachets de thé, des salariés de Thalès en bute à des « licenciements low cost », des délégations d’hospitaliers, des postiers alto-séquanais en grève… Des indécis et des curieux, aussi.
Mais la motivation de ces « badauds »était néanmoins assez substantielle pour les pousser à se déplacer un dimanche.

Après huit mois et demi de campagne, le Front de gauche peut mesurer le chemin parcouru. Constitué à l’origine d’un cartel d’organisations, il est parvenu à susciter une dynamique politique qui voit aujourd’hui son audience politique s’étendre bien au-delà du cercle d’influence des formations politiques qui le composent. Un succès communément attribué à une bonne communication, au talent oratoire de son candidat, tribun hors pair et excellent débatteur. Sans doute. Une même réflexion revient d’ailleurs dans la bouche des militants : « Les gens nous disent qu’ils comprennent ce qu’il dit. » « Il a un langage qui nous parle. »

On rappelle moins le succès de librairie du programme du Front de gauche, l’Humain d’abord : lancé à la mi-septembre, il s’est rapidement vendu à plus de 300 000 exemplaires. L’intérêt pour ce petit livre rouge était pourtant un signe avant-coureur du succès reconnu aujourd’hui. L’indice qu’en partant du vécu des classes populaires pour élaborer une offre politique qui réponde à leurs besoins, la gauche peut retrouver le chemin du peuple.

En mai 2011, le think tank Terra Nova conseillait au candidat du PS un autre positionnement stratégique. Dans une note célèbre, elle estimait que la gauche avait définitivement perdu les classes populaires, réfugiées dans l’abstention ou le « lepéno-sarkozysme » , et qu’il y avait lieu de constituer une nouvelle coalition centrée sur « les valeurs », rassemblant femmes, jeunes, minorités, diplômés. Par leur rassemblement de la Bastille, Jean-Luc Mélenchon et le Front de gauche démontrent toute l’erreur de ce conseil qui inspire la campagne de François Hollande.

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