Le règne de la « petite phrase »

Des chroniques savoureuses de Frédéric Pommier sur l’expression politique dans les médias. Trente ans de formules chocs et de néologismes rebattus par les journalistes.

Jean-Claude Renard  • 22 mars 2012 abonné·es

Certes calculée, préparée, dégoupillée comme une sentence définitive, la formule de Laurent Fabius face à Nicolas Sarkozy dans l’émission « Des paroles et des actes », sur France 2, n’en a pas moins fait mouche : « Votre bilan, c’est votre boulet ! » Formule lapidaire, cinglante, efficace. Avec une pointe de drôlerie en plus. À l’instar de cette réplique de Jean-Luc Mélenchon face à Marine Le Pen (dans un autre numéro de la même émission), celle-ci lui reprochant de l’avoir accusée d’être « semi-démente »  : « Ça vous laisse une bonne moitié ! » , rétorquait le candidat du Front de gauche. Des formules largement reprises dans les médias, très preneurs du genre. Avides, même.

Du matin au soir : « Les interviews succèdent aux interviews , écrit Frédéric Pommier, les discours aux discours, les conférences de presse aux déclarations solennelles, mais en fin de compte que retient-on ? On ne retient que les formules qu’on appelle “petites phrases”. La plupart du temps, ce sont les journalistes qui font le succès d’une “petite phrase”. Ce sont eux qui choisissent de la mettre à la une ou de la matraquer trois jours durant sur leur antenne. »

Qu’on se souvienne : « dégraisser le mammouth » (Claude Allègre) ; la « bravitude » (Ségolène Royal) ; « Je vous demande de vous arrêter » (Édouard Balladur) ; les « sauvageons » (Jean-Pierre Chevènement) ; « Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde » (Michel Rocard) ; « un point de détail » (Jean-Marie Le Pen) ; « Vous n’avez pas le monopole du cœur » (Valéry Giscard d’Estaing)… Des mots courtisant l’histoire. Mais tout se passe comme si le discours politique n’était plus résumé, rythmé, historisé que par ces petites phrases ; tout se passe comme si les médias eux-mêmes participaient à l’appauvrissement du discours politique. C’est justement cette responsabilité que souligne Frédéric Pommier.

À coups de chroniques, en petites touches subtiles, impressionnistes, ce Paroles, paroles redessine précisément sur l’ardoise ces formules de nos politiques, ces « petites phrases » et ces néologismes rebattus par les médias, faisant, selon l’expression du jargon « les choux gras » de la presse, même lorsqu’elle n’est pas sensationnelle.

L’auteur, chroniqueur de radio (sur France Inter chez Pascale Clark, le vendredi matin, également chez le duo Collin-Mauduit dans la semaine), pioche ainsi dans une trentaine d’années de vie politique, de « petites phrases » au fil du temps plus nombreuses, ­forcément plus nombreuses puisque les médias, depuis un certain « Je vous ai compris » , se sont démultipliés.

Du coup, il arrive même que la petite phrase dépasse le cadre politique et médiatique pour s’installer dans le langage courant. « Je vous demande de vous arrêter » en est un exemple, dont s’est beaucoup servi Jamel Debbouze. Tout comme « prendre de la hauteur » , « s’inviter dans la campagne » , « ne pas stigmatiser » , ou encore « les attaques personnelles » , ici ou là, proscrites alors que « les attaques impersonnelles ne semblent déranger personne » , observe Frédéric Pommier.

Dans cette escalade verbale, l’auteur ajoute sa touche – entendez son humour, une immense drôlerie– tout en étant parfaitement documenté, mêlant fiction et réalité, convoquant les huiles politiciennes à la table familiale, le voisinage, des souvenirs (prétendument ?) personnels, à peine lointains, avec un ton, un phrasé, un récit qui se résumerait dans l’exergue de Boris Vian : « L’histoire est entièrement vraie puisque je l’ai imaginée. »
Du Pommier pur jus. Jubilatoire. Et à chaque formule, son pendant historique, anecdotique. Chargé d’un regard personnel : « Quelqu’un peut-il dire , s’interroge l’auteur à propos de Balladur, ce que fut son action en tant que président du Comité de réflexion et de proposition sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions ? Poser la question, c’est y répondre. »

Brice Hortefeux n’y échappe pas non plus, dans une chronique flirtant avec le sublime : « Les poux, c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes. Les puces, c’est la même chose. Pour ceux qui ont des chiens. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes. Le problème avec Brice Hortefeux, c’est Brice Hortefeux. » L’air de pas y toucher, façon Pommier, difficile de mieux dire.

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