Le pari risqué de Mélenchon

La candidature du leader du Front de gauche à Hénin-Beaumont, face à Marine Le Pen, ne manque pas de panache. Mais la bataille s’annonce rude.

Michel Soudais  • 17 mai 2012 abonné·es

Ce sera l’un des chocs les plus observés des élections législatives. Et sans doute le plus médiatisé. La candidature de Jean-Luc Mélenchon dans la 11e circonscription du Pas-de-Calais, sur laquelle Marine Le Pen a pris une option il y a cinq ans, ravit les amateurs de joutes électorales. Elle intrigue au moins autant qu’elle inquiète. Comment la décision de présenter là le porte-parole du Front de gauche a-t-elle été prise ? Pour quel objectif ?

Repartir à la bataille dans une circonscription législative, Jean-Luc Mélenchon ne l’excluait pas. L’éventualité avait publiquement été évoquée une dizaine de jours avant le premier tour de la présidentielle, lors d’un déjeuner de presse à l’Usine, son QG de campagne. Mais, avait-il précisé, la décision et le point de chute éventuel devraient être décidés collectivement. Et uniquement après l’élection du président de la République, en fonction de la situation créée. Lundi 7 mai, la question est donc abordée en conseil politique du Front de gauche. La possibilité que Jean-Luc Mélenchon ne soit pas candidat est écartée. Reste le choix délicat de la circonscription. Sept options au moins ont déjà été étudiées : deux dans les Bouches-du-Rhône, une dans l’Hérault, trois dans la Région parisienne, une dans le Pas-de-Calais. Selon l’explication livrée par Jean-Luc Mélenchon sur son blog, toutes ont été retenues en fonction « d’une double caractéristique : la nécessité d’y porter le discours sur le partage des richesses et le besoin de renouveau de la gauche ». Mais toutes sont déjà pourvues. Il faut donc s’assurer de pouvoir y justifier d’un changement de candidat et d’avoir l’assentiment et le soutien du candidat du Front de gauche en place et de son équipe.

C’est Pierre Laurent qui oriente le choix final sur Hénin-Beaumont. Pour le secrétaire national du PCF, c’est « une bonne idée ». La circonscription, ouvrière, est frappée par la désindustrialisation. Le FN menace de l’emporter en raison de la décrépitude du PS local. Le secrétaire national du PCF propose lui-même le lundi soir au candidat de son parti, Hervé Poly, qui se trouve être également le secrétaire fédéral du Pas-de-Calais, d’être le suppléant de Jean-Luc Mélenchon. L’hypothèse est validée par le comité de circonscription le mardi. En coulisse, raconte Mediapart, Michel Laurent, le frère de Pierre, longtemps secrétaire aux élections et aux fédérations, s’active « pour que la mayonnaise prenne » entre le député européen et cette fédération ultra-orthodoxe qui, l’an dernier, avait rejeté à plus de 70 % sa candidature à la présidentielle. C’est lui qui conduit mercredi Hervé Poly auprès de Jean-Luc Mélenchon, à Bruxelles, pour une rencontre qui dure trois heures. Vendredi, la consultation du comité fédéral, qui approuve à une « très large majorité » la solution proposée, lève le dernier obstacle.

Le lendemain, Jean-Luc Mélenchon officialisait à Hénin-Beaumont sa candidature et celle d’Hervé Poly, comme « député suppléant ». Ne pas laisser cette terre ouvrière tomber aux mains de l’extrême droite revêt à ses yeux une « signification nationale » et même « internationale ». Il entend mener sur ce territoire « martyrisé par le libéralisme » une bataille idéologique où « vont se confronter deux visions de la sortie de crise ». Les électeurs, résume Alexis Corbière, l’un de ses proches au Parti de gauche, auront à répondre à « la question suivante : l’issue à la crise se fera-t-elle sur la question sociale ou la question ethnique ? »

Le choix d’affronter directement Marine Le Pen ne manque pas de panache. La présidente du Front national, qui s’est parachutée sur cette terre aux législatives de 2007, et y a été depuis candidate aux européennes, aux régionales et, à deux reprises, sur une liste municipale à Hénin-Beaumont, y fait de bons scores : 41,65 % des voix au second tour de la précédente législative ; 31,42 % au premier tour de la présidentielle, 3,5 points devant François Hollande.

Avec 14,8 % obtenus le 22 avril, Jean-Luc Mélenchon n’a aucune assurance d’être élu, mais n’en a cure : « Les chefs dans les circonscriptions gagnées d’avance, ce n’est pas notre culture », lance-t-il en réponse aux commentaires qui sur son blog le mettaient en garde contre le choix de cette circonscription.

La partie ne va pas être facile non plus à gauche. Même embourbé dans des soupçons de malversations financières, le PS reste fort dans la circonscription. Treize des quatorze communes qui la composent sont à gauche, dont cinq communistes, et la quatorzième est dirigée par le MoDem. Le député sortant était socialiste. Philippe Kemel, le maire de Carvin, désigné pour lui succéder, n’ayant aucune intention de céder la place, Jean-Luc Mélenchon devra batailler également sur ce front.
S’il est courageux, ce combat n’est pas sans risques. Le premier est que cette bataille idéologique tourne au « combat de chiens », Jean-Luc Mélenchon assure tout faire pour s’en prémunir. Le second est que la surexposition médiatique de ce duel électoral relègue au second plan le projet du Front de gauche et réduise ses objectifs à un antifascisme desservant l’ensemble de ses candidats. Le troisième est lié au résultat de cette confrontation : une défaite sévère, surtout après une campagne hypermédiatisée, menacerait l’avenir du Front de gauche. Cette construction politique fragile repose encore beaucoup sur l’autorité de celui qui l’a confortée à l’élection présidentielle ; son échec fragiliserait tout l’édifice.

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