Le malaise des socialistes

Troublés par le pacte de compétitivité, les hausses de la TVA ou l’accord sur Florange, élus et militants cultivent la nostalgie du discours du Bourget. En attendant un hypothétique retournement de conjoncture.

Michel Soudais  • 20 décembre 2012 abonné·es

Le changement, ils ne le voyaient pas comme ça. Instruits des échecs passés, les socialistes étaient persuadés d’avoir cette fois toutes les cartes en main pour réussir : l’Élysée, une majorité à l’Assemblée nationale et au Sénat, la présidence de la quasi-totalité des régions et 60 % des départements, la majeure partie des grandes villes… En à peine plus de six mois, pourtant, un sentiment d’inquiétude s’est emparé d’eux. Alimenté par la vertigineuse dégringolade de l’exécutif dans les sondages d’opinion, singulièrement dans l’électorat de gauche [^2]. Renforcé par les mauvais résultats électoraux des trois législatives partielles du week-end dernier (voir encadré). Les militants, convaincus qu’un nouvel échec du PS au pouvoir sonnerait définitivement le glas de leurs aspirations à une autre société et emporterait toute la gauche, se raccrochent à l’espoir d’un retournement de conjoncture. Dans l’attente de ce miracle, ils murmurent leur déception de peur de contribuer par leurs critiques à un retour aux affaires d’une droite radicalisée. Et prennent du champ.

L’UMP a facilement ravi dimanche au PS un siège de député dans l’Hérault, et conservé les deux autres mandats remis en jeu en Région parisienne. Ces trois scrutins faisaient suite à l’invalidation de l’élection des députés des 6e circonscription de l’Hérault, 13e des Hauts-de-Seine et 1re du Val-de-Marne.

À Béziers, le sort de la socialiste Dolorès Roqué était scellé depuis le 1er tour, où elle n’avait obtenu que 27,73 % (en recul de 1,3 point) contre 42,61 % à son adversaire Élie Aboud, battu de dix voix seulement le 17 juin, lors d’une triangulaire avec le Front national. Ce proche de Jean-François Copé l’emporte cette fois avec 61,91 % des voix, grâce à un bon report du FN (23,37 %) et à une faible participation (41,6 %), dans une circonscription où la gauche ne l’avait emporté qu’en 1988 et en 1997. Lors de vagues électorales nationales en sa faveur.

La désaffection pour le PS est plus nette encore dans les Hauts-de-Seine, où Patrick Devedjian obtient 60,03 % des voix, dix points de plus qu’au mois de juin, après avoir frôlé sa réélection dès le 1er tour (49,82 %) dans une circonscription où François Hollande avait obtenu 52,65 % des voix le 6 mai. Dans ce scrutin marqué par près de 64 % d’abstention, le candidat de la majorité présidentielle, Julien Landfried (MRC), a pâti d’une grève du vote dans les quartiers les plus populaires.

Dans le Val-de-Marne, où ne restaient en lice que deux candidats de droite, le candidat du PS ayant été éliminé le 9 décembre après avoir chuté de 27,82 % à 19,99 %, le sortant Henri Plagnol, ex-UMP passé à l’UDI de Jean-Louis Borloo mais qui avait l’investiture nationale de son ancien parti, est devancé par un homme de Copé, Sylvain Berrios (56,6 %), qui n’était pas candidat en juin.

Parmi les 296 députés, dont près de la moitié fait son apprentissage de parlementaire, l’ambiance n’est pas plus à l’euphorie. Beaucoup oscillent entre incompréhension, désespoir et frustration, rapportent plusieurs élus. La multiplication des projets de loi, la technicité des textes empêchent toute vision d’ensemble, déplorent certains. Et la culture démocratique acquise dans le militantisme se heurte à la caporalisation. Les nouveaux venus ont « le sentiment d’être une force d’appoint dont le rôle consiste principalement à lever la main », raconte Pouria Amirshahi, jeune député des Français de l’étranger. Plusieurs députés ont bien tenté de présenter des amendements pour empêcher que le crédit d’impôt bénéficie aux entreprises du CAC 40 (Jérôme Guedj) ou pour obtenir qu’il soit conditionné (Guillaume Bachelay). En vain. Les sénateurs se heurtent à la même intransigeance de l’exécutif. « Ils ne prennent rien de nos amendements », déplore la sénatrice de Paris Marie-Noëlle Lienemann, qui rapporte avoir vu le rapporteur du Budget revenir de Matignon effondré. «   On a l’impression que le parlement ne sert à rien. »

« Les députés sont coincés », analyse Liêm Hoang-Ngoc, pas mécontent de siéger au Parlement européen, « où se mène un vrai travail de parlementaire ». « Dans les institutions de la Ve République, on est bloc contre bloc, poursuit-il. Si on en sort, on ouvre une crise. » « La France est le pays qui, avec Montesquieu, a inventé la séparation des pouvoirs et ne se l’applique pas », note pour sa part Pouria Amirshahi. Du coup, les parlementaires critiquent le pacte de compétitivité, ou l’augmentation différenciée de la TVA, parfois brillamment, avant d’accepter de voter ce qu’ils n’auraient pas accepté dans l’opposition. « Beaucoup jouent un jeu de rôle, mais je ne suis pas certaine qu’ils soient convaincus », glisse Marie-Noëlle Lienemann. Une anecdote dont nous avons été témoins, le 12   décembre, lors d’un colloque de son club Gauche avenir, confirme ce constat. À la tribune, Guillaume Duval, rédacteur en chef d’ Alternatives économiques, explique que « vouloir ramener en 2013 le déficit de 4,5 % à 3 % est criminel ». Assis à côté de lui, Christian Eckert, rapporteur général du Budget à l’Assemblée, opine discrètement de la tête.

Plusieurs élus avouent leur « malaise » à devoir intégrer un argumentaire qui n’est pas le leur mais celui des technos des grands corps de l’État. « Nous ne sommes pas là pour mettre en place des mesures qui ontologiquement n’ont pas le cachet de la gauche », risque le hamoniste Pouria Amirshahi. Même parmi les sénateurs, culturellement plus droitiers que les députés, « le gros de la troupe est mal à l’aise » et « ébranlé » de constater que le gouvernement fait parfois « l’inverse de ce qu’il avait dit », observe Marie-Noëlle Lienemann. Dans la Haute Assemblée, Florange a été le déclencheur. Et les sujets de mécontentement sont encore à venir, comme ce qui se prépare sur la décentralisation. D’où, pour beaucoup, la tentation du repli local, accentuée par la crainte d’une sanction aux municipales. Signe que la politique gouvernementale passe mal, Jean-Christophe Cambadélis s’étonne que les attaques de la presse contre cette politique ne provoquent « aucune réaction dans le landerneau socialiste ». « Ils sont où ceux qui se drapaient hier dans l’orthodoxie de la proximité hollandaise ?, s’interroge le député de Paris, qui soutenait Martine Aubry lors de la primaire. Ils sont où ceux qui, du haut de leur maroquin, faisaient la leçon au gouvernement et dans les groupes ? Pas un mot, pas une phrase ! Et nos grands élus, chut, les grognards sont aux abris… » Emmanuel Maurel, leader de l’opposition de gauche au congrès de Toulouse, qui fustige le « social-défaitisme », ou Gérard Filoche, qui fêtait samedi dernier les 20 ans de sa revue Démocratie et socialisme, ne sont pas les seuls à critiquer l’orientation du gouvernement. Lundi 17   décembre, une quinzaine de députés et d’élus socialistes ont rendu publique dans le Parisien une lettre ouverte au Président pour lui demander de modifier son cap, afin de répondre à « l’aspiration légitime des salariés et des ouvriers modestes à améliorer leurs conditions de vie matérielles ». Au moment où Michel Sapin annonce qu’il n’y a aura pas de coup de pouce au Smic et que l’indexation de ce dernier sur la croissance – une promesse de Hollande – est reportée, ces élus menés par Laurent Baumel, député-maire de Ballan-Miré (Indre-et-Loire), Philippe Doucet, député-maire d’Argenteuil (Val-d’Oise), issus de la galaxie strauss-kahnienne, et François Kalfon, conseiller régional d’Île-de-France, jugent « urgent de remettre l’agenda économique et social en tête des priorités de l’action gouvernementale ».

Sans remettre en cause « l’objectif de redressement des comptes publics et de la compétitivité », ils plaident pour « des réponses fortes sur le terrain du pouvoir d’achat et de l’emploi ». Rappellent à François Hollande son engagement numéro   14, celui de la réforme fiscale permettant « la fusion à terme de l’impôt sur le revenu et de la CSG », qui rendrait les deux prélèvements plus progressifs. Et l’invitent à « ne pas perdre l’esprit du Bourget ». Le 27 novembre, Philippe Doucet et Laurent Baumel étaient déjà à l’initiative d’un appel de soutien à la proposition d’Arnaud Montebourg pour un contrôle public temporaire du site ArcelorMittal de Florange. « Le 22 janvier 2012, rappelaient-ils, François Hollande déclarait dans son discours du Bourget : “Nous devrons montrer nos armes.” En effet. » Le   Bourget, décidément…

[^2]: Dans le dernier baromètre Ifop- JDD (16 décembre), Hollande et Ayrault passent sous la barre des 50 % de satisfaits dans l’électorat du Front de gauche avec respectivement 47 % (- 13 points) et 41 % (- 17).

Politique
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