« J’ai fait voter une loi répressive sur les drogues… qui est inefficace»

À la Conférence internationale sur la réduction des risques liés à l’usage de drogues, l’ex-président polonais, Aleksander Kwasniewski, reconnaît s’être trompé en faisant le choix de la répression.

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Depuis qu’il a rejoint la Commission mondiale de l’ONU sur les politiques de drogues (cf. encadré, ci-après), Aleksander Kwasniewski a découvert l’impasse que constitue la « guerre à la drogue », décrétée par Richard Nixon en 1971. Pour lui, qui fut président de la Pologne de 1995 à 2005, cette politique produit non seulement des effets contraires à ses objectifs, mais détruit les vies de millions de personnes dont le seul délit est leur consommation de substances qui n’ont jamais été aussi accessibles et dont le trafic, aux mains des mafias partout dans le monde, met en grave danger les démocraties. 

Pourquoi vous êtes-vous engagé dans la Commission mondiale de l’ONU qui réfléchit à une possible modification des politiques en matières de drogues   ?

Illustration - « J’ai fait voter une loi répressive sur les drogues… qui est inefficace» - O. Doubre Aleksander Kwasniewski / Il y a deux raisons. La première est parce que mon ami, l’ancien président du Brésil, Fernando Cardoso, m’a proposé d’y entrer. La seconde regarde directement la politique suivie dans mon pays en matière de drogues. Beaucoup de gens m’ont montré et convaincu, en particulier les responsables de l’Open Society [la très influente et libérale sur ces questions fondation de Georges Soros, NDLR], que la législation que nous avions mise en place sous ma présidence en Pologne était non seulement inefficace, mais avait surtout des conséquences extrêmement néfastes. J’ai donc accepté de devenir membre de la Commission. J’ai alors fait une déclaration qui a eu un certain retentissement dans mon pays puisque j’ai dit que la loi adoptée pendant mon mandat, qui poursuit les usagers de drogues et le fait d’en détenir une petite quantité, avait été tout simplement une erreur. Et j’ai ajouté que même les présidents peuvent se tromper et que, dans ce cas-là, il vaut mieux qu’ils le reconnaissent… 

Illustration - « J’ai fait voter une loi répressive sur les drogues… qui est inefficace» Comment vous êtes-vous aperçu de votre «   erreur   » et pourquoi   ?

Ce sont les discussions que j’ai eues avant mon entrée dans la Commission qui m’en ont fait prendre conscience. Et puis j’ai regardé les chiffres et je me suis aperçu que depuis l’adoption de la loi, 400 000 personnes avaient été condamnées en Pologne, soit plus de 30 000 par an. Ce sont en grande majorité des jeunes qui, avec ces condamnations, partent très mal dans la vie. Certes, la majorité d’entre eux ne vont pas en prison, même si cela arrive pour un petit nombre, mais ils ont désormais un casier judiciaire… C’est dramatique à cet âge, et nous avons ruiné un grand nombre de vies.

Mais en plus, nous ne sommes absolument pas parvenus à réaliser les objectifs que nous croyions pouvoir atteindre avec cette loi : les consommations, en particulier chez les jeunes, n’ont cessé d’augmenter en Pologne et les drogues n’ont jamais été aussi faciles à se procurer. Je crois d’ailleurs que vous connaissez la même situation en France, avec une loi du même type ! Aussi, à la suite de mon entrée dans la Commission, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour faire modifier la loi et cela a partiellement réussi, même si c’est encore très insuffisant : la loi prévoit désormais que le Ministère public puisse ne pas poursuivre s’il le décide. Depuis, les condamnations ont diminué de près d’un tiers (soit 20 000 par an, au lieu de 30 000), alors que les interpellations pour usage ou détention sont demeurées au même niveau… 

Étiez-vous tous d’accord, dès le départ, au sein de la Commission sur ce que vous vouliez recommander aux États membres de l’ONU   ?

Globalement, oui. Nous ne sommes que deux originaires d’Europe centrale : l’ancien maire de Prague et moi-même. Mais une grande partie des membres proviennent d’Amérique latine et leurs expériences dans leurs pays, où la situation est encore plus dramatique du fait de la violence des gangs et du nombre élevé de consommateurs, ont été déterminantes dans nos prises de décision. Et, justement, l’un de ceux qui a le plus changé d’opinion fut le Président Cardoso. Il était dans la même situation que moi : il avait fait voter une loi très dure, dans un contexte beaucoup plus difficile encore, et après plus d’une décennie, il s’est aperçu de l’inefficacité de cette mesure ! 

Les recommandations de la Commission ont-elles commencé à avoir des effets   ? Ont-elles enclenché un mouvement en faveur du changement   ?

Je pense que nous sommes à un moment de débat, mais aussi de combat, en vue de la possibilité d’un changement. Il y a des pays en avance où l’approche a changé au cours des dernières décennies et où les nouvelles politiques ont montré de façon incontestable leur efficacité. Je pense à la Suisse, à la République tchèque et tout particulièrement au Portugal, qui a décriminalisé l’usage et la détention aux fins de consommation personnelle, et a d’excellents résultats. Mais, d’un autre côté, certains pays n’ont pas bougé et ont de très importantes institutions chargées de mener la guerre à la drogue. Il est très difficile de s’opposer à elles, dont la raison d’être est de poursuivre la répression à tous les niveaux, qui reçoivent beaucoup de fonds pour cela, et emploient de nombreuses personnes… Il faudra donc du temps. Et pourtant, on a aujourd’hui assez de recul pour voir que la répression échoue chaque jour un peu plus ! Mais ce sont les pays les plus puissants, tels la Russie, les États-Unis et la France, qui bloquent toutes les initiatives de réforme du système. Or ce sujet demande d’être pragmatique, alors que les responsables politiques s’en servent trop souvent de manière démagogique.


Propos recueillis et traduits de l’anglais par Olivier Doubre (à Vilnius)

PHOTO : MARTIN BERNETTI / AFP

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