Aux Antilles, les pêcheurs, dernières victimes du chlordécone

Après avoir restreint l’activité de cultivateurs et d’éleveurs, de nouveaux arrêtés bannissent la pêche sur de vastes bandes côtières, contaminées par le chlordécone. Des centaines d’artisans sont touchés.

Un camionneur klaxonne bruyamment pour saluer des copains pêcheurs qui tiennent étal au bord de la nationale 1, dans la cuvette du petit port de Bananier. L’artère qui relie les villes de Basse-Terre et de Pointe-à-Pitre est la plus passante de Guadeloupe, où une partie du commerce du poisson se tient quotidiennement sur ses bas-côtés. À 11 h, il ne reste à Luc Bergopson qu’un platine et quelques petites carangues. Pêche modeste, ce matin. À deux cent mètres, Rémy Borgia exhibe un poisson-lion devant des incrédules. L’espèce, très invasive et fortement prédatrice, s’impose localement depuis deux ans environ, préjudice pour les pêcheurs qui constatent une diminution de leurs prises. Cependant, l’inquiétude des équipages est bien ailleurs : en raison de la contamination de nombreuses espèces par le chlordécone, très puissant pesticide utilisé pendant des décennies sur les bananiers, un arrêté préfectoral du 26 juin dernier interdit toute pêche à moins d’un mille environ de la côte est de la péninsule de Basse-Terre, entre Goyave et Vieux-Fort. Au-delà, et sur près de 60 % du pourtour de la péninsule de Basse-Terre, des interdictions ont été prononcées pour certaines espèces. Pour survivre, Luc Bergopson et Rémy Borgia doivent parcourir des dizaines de milles supplémentaires. Bananier, la bien nommée, est au cœur de la zone asservie à la banane. Une production éminemment stratégique pour les Antilles françaises, quasi monoculture par endroits : avec 260 000 tonnes par an, le fruit représente 75 % des échanges avec la métropole.

Au début des années 1970, les plans sont attaqués par un redoutable charançon, dont seul le chlordécone vient à bout. Mais le pesticide s’avère très risqué. Dès 1976, les États-Unis le bannissent en raison des conséquences sanitaires et environnementales d’un accident survenu dans l’usine de Hopewell (Virginie). Aux Antilles, singularité mondiale, le poison est pourtant utilisé jusqu’en 1993, à coup de dérogations arrachées par les grands planteurs. Le scandale éclate en 1999, quand on constate que la molécule, qui peut persister près de sept siècles dans la terre tant elle est peu biodégradable, contamine aussi les rivières qui fournissent l’essentiel de l’eau de consommation. En 2007, c’est au tour de la métropole de s’électriser quand le médiatique cancérologue Dominique Belpomme compare l’affaire à celle du sang contaminé. Le chlordécone, perturbateur endocrinien classé potentiellement cancérigène (depuis 1979), imprègne à des degrés divers toute la population de Martinique et de Guadeloupe. Les études révèlent une influence sur la prévalence des cancers de la prostate et les troubles du développement chez l’enfant [^2]. La bombe sanitaire s’alourdit depuis une décennie d’une punition sociale. Dès 2003, un arrêté interdit la culture des dachines, ignames, patates douces, etc. – dont les Antillais sont friands –, sur les terres contaminées : racines et tubercules concentrent la molécule maudite. Un premier plan chlordécone (2008), puis un second (en 2011) prévoient entre autres des analyses de terre et des interventions auprès des familles qui cultivent souvent des potagers. Mais l’impact des mesures est limité. Les petits agriculteurs, notamment, se sentent abandonnés. « Ceux qui cultivaient la banane ont souvent renoncé, faute d’aides adaptées, alors que leur savoir-faire dans le domaine vivrier devenait impraticable sur leurs terres polluées », constate Henri Louis-Régis, président de l’Association de sauvegarde du patrimoine martiniquais (Assaupamar).

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