FN : comment la presse gonfle les chiffres

La recherche du sensationnalisme et les sophismes arithmétiques délivrent une image du parti qui n’a rien à voir avec la réalité.

Michel Soudais  • 31 octobre 2013
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Faut-il que l’analyse politique ait perdu toute boussole ? La victoire d’un candidat FN dans une cantonale partielle affole éditorialistes et commentateurs. Du Nouvel Obs au très réac billettiste du Figaro, Ivan Rioufol, ils sont nombreux à prétendre que la PME familiale des Le Pen « menace de devenir le premier parti de France ». Avec deux conseillers généraux sur 4 042 élus dans toute la France ? Trois députés européens sur 74 ? Deux élus sur 579 à l’Assemblée nationale ? Zéro sénateur ? Même en comptant ses 118 conseillers régionaux élus en 2010 (sur 1 880 sièges à pourvoir), le parti frontiste, qui totalise gaillardement 216 élus (tous mandats confondus) pour plus de 562 000 recensés dans tout le pays, reste loin du compte. À côté d’un PS qui truste quasiment tous les pouvoirs (l’Élysée, Matignon, le Palais Bourbon et le Palais du Luxembourg, la quasi-totalité des régions, une grande majorité des départements et la plupart des grandes villes), le FN ne fait pas le poids. Il ne rivalise pas davantage avec l’UMP qui, malgré ses défaites successives, conserve de très nombreux élus et revendique au moins cinq fois plus d’adhérents. Pas même avec le PCF, dont le budget déclaré en fait la troisième force politique du pays, essentiellement en raison du reversement de ses élus.

Le FN n’est « premier » que dans un sondage Ifop, survendu par le Nouvel Obs. Mais c’est pourtant sur ce questionnaire d’opinion que s’appuient, explicitement ou non, la plupart des enquêtes et analyses depuis un mois. Sur ce « résultat » que les politiques ont été sommés de commenter. Réalisé entre le 1er et le 4 octobre, et publié entre les deux tours de la partielle de Brignoles, ce sondage créditait les listes du FN aux européennes, soutenues par Marine Le Pen, de 24 %, contre 22 % pour les listes de l’UMP et 19 % pour celles du PS. Or la méthodologie de cette étude appelle plusieurs réserves. Le questionnaire auto-administré en ligne « conduit à une surreprésentation systématique des opinions les plus extrêmes », pointe Joël Gombin, doctorant de sciences politiques à l’université de Picardie, qui note que les quotas utilisés ne portaient « pas sur le niveau de diplôme, une variable de calage pourtant essentielle ». Plus grave, le sondage fait comme si tous les sondés étaient certains de voter, alors que l’élection européenne suscite des records d’abstention (59,4 % en 2009). La recherche du sensationnalisme délivre une fausse réalité.

Le 16 octobre, c’est une autre « menace » que brandit le Figaro. Sur une pleine page, Guillaume Tabard affirme, en s’appuyant sur une projection du score de Mme Le Pen à la présidentielle dans les villes de plus de 9 000 habitants, que l’hypothèse de « 1 000 triangulaires avec le FN » aux municipales est « plausible » et « rendrait imprévisible l’issue du scrutin ». L’éditorialiste politique, tout en concédant que sa projection peut être « hasardeuse » s’agissant de deux scrutins très différents, fait comme « si le FN  [parvenait] à constituer des listes dans toutes  [ces] communes ». Or, à ce jour, le parti d’extrême droite affirme avoir investi 700 têtes de liste. Et dans de nombreuses villes, celles-ci peinent à recruter des colistiers. Pour vaincre les réticences, le FN promet aux candidats potentiels de ne pas divulguer leur identité : leur photo ne sera pas diffusée, ils peuvent se présenter « sous un autre prénom que celui d’usage courant », et les femmes mariées « peuvent cumuler cette possibilité avec celle d’opter pour leur nom de jeune fille ». Alors que l’étiquette FN reste honteuse pour ses candidats, la presse travestit grandement la réalité lorsqu’elle fait de ce parti un parti comme les autres.

Publié dans le dossier
FN : Les médias complices ?
Temps de lecture : 3 minutes
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