Utopies réalistes

Ce qui est parfois désespérant, ce n’est pas l’absence de solutions, c’est le manque d’articulation avec les forces politiques existantes.

Denis Sieffert  • 5 décembre 2013 abonné·es

En France, fonder un nouveau mouvement politique relève de la gageure. Au cours des trois dernières décennies, seuls les Verts, en 1984, et le Parti de gauche, en 2009, ont à peu près réussi leur coup. Mais sans jamais pouvoir déloger les dinosaures socialistes de leur position dominante au sein de la gauche. Saluons donc comme il se doit l’audace de l’économiste Pierre Larrouturou avec sa Nouvelle Donne, nommée ainsi en référence au New Deal de Roosevelt. Nul ne peut prédire l’avenir de ce mouvement porté sur les fonts baptismaux par des intellectuels et personnalités parfois proches de Politis – je pense à Susan George, à Dominique Méda ou à Jean Gadrey, qui signe une chronique plus loin dans ce journal – et par d’autres qui le sont beaucoup moins.

Quoi qu’il en soit, l’initiative met cruellement en évidence les difficultés des Verts à incarner aujourd’hui des idées qu’ils ont jadis contribué à introduire dans notre paysage politique. La réduction du temps de travail, par exemple. Larrouturou a pourtant fait une tentative dans leurs rangs, comme il a rejoint ensuite, avec une certaine naïveté, le Parti socialiste. Le voilà revenu de ses illusions. Ce nomadisme incite à penser que le nouveau mouvement aura plus vocation à exercer une pression sur les partis existants qu’à postuler lui-même à des positions de pouvoir. Boîte à idées sans base sociale, il se fera entendre pendant la campagne des européennes. Ce qui nous intéresse dans ce « nouveau » New Deal (excusez le pléonasme !), c’est évidemment les quelques « utopies réalistes » dont il est le messager. Comme chacun sait, Pierre Larrouturou est l’homme des 32 heures hebdomadaires. Il est convaincu qu’une réduction franche du temps de travail serait massivement créatrice d’emplois. Et on aimerait en effet que cette voie soit sérieusement explorée. Pour l’heure – et en dépit de la fragile et artificielle embellie d’octobre –, il n’existe guère que deux vraies-fausses solutions au chômage : la précarisation générale de la société et le retour de la croissance. La première a son charme libéral. Si on ne rémunère plus le travail, on finira bien par avoir moins de chômeurs… La seconde relève de plus en plus d’un mysticisme halluciné. C’est la croyance dans un retour de la croissance à un niveau tel qu’il assurerait le plein-emploi [^2]. En vérité, plus personne n’y croit, même ceux qui prétendent le contraire. À moins d’espérer une « bonne guerre » ou une gigantesque crise économique qui ferait place nette pour deux ou trois décennies « glorieuses » de reconstruction.

Si on ne souhaite pas particulièrement explorer ces deux pistes, reste à lire ou à relire Gorz et les critiques de la société du travail. Il est vrai qu’il faut avoir l’âme chevillée au corps pour relancer le débat. Le fiasco des 35 heures est passé par là. Le rouleau compresseur libéral aussi. Au prétexte que le libéralisme domine l’Europe et qu’on ne saurait se singulariser, l’affaire est évacuée d’un revers de main. On en vient à défier toute logique. Car l’histoire des deux derniers siècles est celle d’une réduction continue du temps de travail. On ne comprend pas très bien pourquoi au moment où les machines les plus sophistiquées remplacent le travail humain, et alors que notre système surproduit par rapport à ce que nous pouvons consommer (les achats de biens ont encore reculé de 0,2 % en octobre), il faudrait soudain faire tourner la roue de l’histoire en sens inverse. L’idéologie du « il faut travailler plus et plus longtemps » est d’ailleurs cruellement démentie par une évidence qui s’appelle le chômage. Qu’est-ce donc que le chômage sinon une réduction sauvage du temps de travail ?

Si Nouvelle Donne pouvait réimposer ce débat, ce ne serait déjà pas si mal. Et si ce mouvement pouvait convaincre certains de nos politiques de renoncer à attendre la croissance comme les vagabonds de Beckett attendent Godot, ce serait très bien. Mais, outre la difficulté de la bataille idéologique, il faut parer les risques de récupération libérale. Pour cela, il est nécessaire de trancher un vieux débat au sein des partisans de la réduction du temps de travail entre ceux qui plaident pour une action collective et ceux qui voient là un choix de vie individuel. Pour ces derniers, c’est le travail à la carte. Lequel a tôt fait de s’apparenter à du temps partiel dont le système capitaliste s’accommode fort bien. Ce peut être l’autre nom de la précarité. Le risque existe donc d’un détournement de sens. Mais l’adaptation au système, la fossilisation et la résignation sont des périls plus redoutables encore. Ce qui est frappant, et parfois désespérant, ce n’est pas l’absence d’idées, ni de solutions – elles existent, généralement enfouies dans d’absconses résolutions de congrès –, c’est le manque d’articulation avec les forces politiques existantes. Les intellectuels regroupés autour de Pierre Larrouturou ne remplaceront pas le Front de gauche, ni même les Verts. Il n’est pas souhaitable qu’ils leur fassent concurrence. La résistance à l’augmentation de la TVA et le combat pour une fiscalité juste, thèmes de la manifestation de dimanche dernier à Paris, sont indispensables. La résistance est un préalable à toute chose. Manquent parfois l’audace des idées et le réenchantement.

[^2]: Voir notre entretien avec Pierre Larrouturou et la chronique de Jean Gadrey (pp. 10 et 11).

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

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