À Sevran, combat de frères ennemis

Dans cette ville de Seine-Saint-Denis, Clémentine Autain (Front de gauche) et Stéphane Gatignon (EE-LV) se disputent la mairie dans un duel fratricide.

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Ils étaient au moins 500 , débordant dans les travées de la salle des fêtes de Sevran. Dernier meeting du Front de gauche avant le premier tour des municipales. Derrière le pupitre, Clémentine Autain, éternelle veste en cuir rouge sur le dos, se montre tour à tour vindicative et cabotine, offensive et inspirée. Après un an de campagne, elle a fini par y croire : « Quand on a commencé, on n’était pas si nombreux à penser qu’on pouvait gagner. Aujourd’hui, nous pouvons gagner ! » , lance-t-elle, ravie de contempler ce public, bigarré et enthousiaste.
_ Celle qui se veut la candidate des « délaissés » de cette ville minée par le trafic de drogue et le chômage (près de 20 %), en appelle à un « vote sanction » de la politique gouvernementale. De l’affaire Cahuzac à la hausse de la TVA, le pouvoir « tourne le dos aux quartiers populaires et aux intérêts du peuple » , martèle-t-elle. La voix est assurée, le verbe acide. Le bon lapsus sort au bon moment : « Sarko » à la place de « Hollande » ... « Je vous jure, j’ai pas fait exprès » , sourit-elle, à l’aise. « Vous m’avez rappelée Mélenchon pendant la présidentielle » , lui soufflera une habitante alors qu'elle accepte de bonne grâce de poser pour un « selfie » post-discours.

« Gatignon bashing »

Mais hier soir, c’est Stéphane Gatignon qui en a le plus pris pour son grade. Quelques minutes plus tôt, à la tribune, les colistiers d’Autain sont venus dire tout le mal qu’ils pensaient du maire (EELV) sortant. D’anciens adjoints ralliés à la liste Front de gauche, comme l’écolo Nicole Valeanu ou l’ex-conseillère municipale Brigitte Bernex, taclent un personnage dont « l’exercice isolé du pouvoir » a conduit à une « gestion autocratique » de la commune. On ne pardonne pas, non plus, le fait que l’ancien communiste ait viré casaque chez les Verts en 2009, même pas un an après sa réélection à Sevran. Une trahison pour les électeurs, une trahison pour les militants…

Illustration - À Sevran, combat de frères ennemis

_ Surtout, il y a cette mauvaise image de la ville véhiculée par le maire lui-même. « Nous en avons marre de la stigmatisation ! » , s’énerve Clémentine Autain sous les applaudissements d'une salle où fusent les « Ah oui ! » . Tout le monde a en tête les positions très contestées du maire, qui en 2011, appelait publiquement les « casques bleus » à la rescousse pour faire face aux violences dans les cités. Et qui se lançait, en 2012, dans une grève de la faim devant pour réclamer l’argent dû par l’Etat. « C’est dur d’être maire de Sevran quand tu n’as pas de thunes » , plaide Gatignon. « Claude Dilain, le maire de Clichy-sous-Bois, a les mêmes problèmes et pourtant, il a toujours défendu sa ville, glisse Autain. Ici, les gens sont encore plus discriminés qu’avant. L’image qui colle à la peau de leur ville n’aide pas quand on veut trouver un boulot » . Sans parler du prix du foncier, en chute libre…

Frères ennemis

A Sevran, si l’on compte pas moins de sept candidats en lice (deux à gauche, trois à droite, un POI, un « sans étiquette »), la bataille pour la mairie s’est rapidement transformé en duel entre les deux quadragénaires. Il est loin le temps où ces amis de quinze ans militaient main dans la main au PCF, et écrivaient ensemble un vibrant appel pour rester « debout » face à la menace Le Pen… Gatignon, ancien protégé du député-maire de la ville voisine du Tremblay-en-France, François Asensi, entretient désormais des relations glaciales – c’est peu dire – avec son ancien mentor devenu président de la communauté d’agglomérations. Lequel n’a rien trouvé de mieux que d’appeler l’ancienne copine, Clémentine, pour croiser le fer : d’abord aux dernières législatives de 2012, où Asensi, aidé par Autain (sa suppléante), a selon ses dires « donné une petite fessées à Gatignon » . Au premier tour, ce dernier avait néanmoins rassemblé 40 % des voix sur sa ville, contre 21 % pour Asensi.
Aujourd’hui, Gatignon, soutenu par le PS, déplore une campagne « extrêmement violente » . C’est que, depuis quelques mois, sur Facebook, une véritable campagne de « Gatignon bashing » a été organisé par les sympathisants d’Autain : pour moquer le parler « populo » (sic) de Gatignon ou faire tourner le rapport de la Chambre régionale des Comptes qui épingle des « irrégularités » dans la gestion de la commune…
Gatignon est lui aussi prompt à décocher des flèches. Autain, habitante de Sevran ? « Laissez-moi rire, tout le monde sait que, contrairement à ce qu’elle dit, elle habite à Paris : son propre père l’a révélé, dans une interview à Marie-Claire ! » « Mon équipe municipale sera 100 % sevranaise, contrairement à la sienne » , rétorque l’intéressée qui maintient qu’elle habite aux « Trèfles » depuis l’automne 2012. Gatignon : « Clémentine est dans le flingage et l’opposition systématique, du coup, le Front de gauche se met à avoir des positions libérales » . Il est vrai que la candidate s’est montré d’un pragmatisme qu’on ne lui connaissait guère, plaidant au besoin pour l’augmentation des caméras de surveillance ou la création d’une police municipale. « Je ne suis pas devenue sécuritaire, je regrette juste que Gatignon n’ait pas utilisé le fonds d’aide prévu à cet effet » , précise-t-elle.

« Pif »

A dix jours du premier tour, la tension est maximale. Avec d’un côté, Gatignon qui estime que « Clémentine ne gagnera jamais ; elle essaye juste de me faire perdre, et vise [les législatives de] 2017 » . De l’autre, Autain qui entend créer la surprise du fait « d’un rejet très fort du maire sortant » qu’elle dit constater, et de plus en plus, chaque dimanche sur le marché. Quand on lui demande son pronostic, François Asensi, le vieux briscard de la politique locale botte en touche : « D’habitude, j’ai du pif, mais là, non, je ne sens rien. Tout dépendra du rejet de la politique du gouvernement » . Qu’il espère fort, évidemment.

Illustration - À Sevran, combat de frères ennemis


Photos: Nicolas Portnoi

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