Jacques Le Goff, historien du « long » Moyen Âge, est mort

Historien spécialiste du Moyen Âge de renommée internationale, Jacques Le Goff est mort à Paris mardi 1er avril, à 90 ans.

Olivier Doubre  • 3 avril 2014
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Jacques Le Goff, historien du « long » Moyen Âge, est mort
© Crédits photo : JACQUES SASSIER / AFP

Une pipe et des piles de livres tout autour de lui. C’est ainsi que Jacques Le Goff recevait dans son petit appartement du XIXe arrondissement de Paris, circonscrit de bibliothèques bourrées à craquer.

Auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, l’historien était autant un bon vivant, amateur de vins, qu’un érudit. Grand voyageur, normalien (à la Libération) mais formé également à Oxford, en Pologne, à Prague ou à l’École française de Rome, ce médiéviste de haute tenue ne laissait pas d’étonner ses interlocuteurs par sa curiosité et son non-conformisme. De même, il était peu sensible aux honneurs, bien qu’il fît partie du cercle très fermé des médaillés d’or du CNRS et fût président, de 1972 à 1977, de la prestigieuse VIe section de l’École pratique des hautes études, guidant à la transformation de celle-ci en École des hautes études en sciences sociales (EHESS) en 1975. Sans compter la douzaine de titres de docteur honoris causa d’universités aux quatre coins du globe.

Né à Toulon le 1er janvier 1924, d’un père professeur d’anglais et ancien « poilu » de la Grande Guerre – dont il hérite de solides convictions antimilitaristes et laïques – et d’une mère catholique pratiquante mais de gauche, Jacques Le Goff est un produit de l’école républicaine version Troisième République. Marqué à jamais par la « honte » des accords de Munich en 1938 puis de Vichy, « la plus grande tache sur l’histoire de France » selon lui, il échappe au STO en gagnant les maquis des Alpes où, dira-t-il avec la grande modestie qui le caractérisait, il ne fit « que » recueillir des parachutages britanniques pour la Résistance…

Un Moyen Âge qui entre en résonance avec notre époque

Sa carrière d’historien médiéviste est fortement liée au courant des Annales, revue mais surtout école épistémologique novatrice qui révolutionna littéralement sa discipline, sous la houlette de Marc Bloch, Lucien Febvre et Fernand Braudel – qui présida d’ailleurs le jury de son agrégation en 1950 [^2]. Jacques Le Goff fut ensuite son secrétaire dans les années 1960, collaborant dès lors régulièrement à la célèbre revue.

Mais c’est surtout son approche globale de la Civilisation de l’Europe médiévale qui le fit remarquer, contribution à la belle collection de l’éditeur Arthaud appréhendant l’histoire mondiale par « civilisations », au-delà des découpages temporels et géographiques ayant cours jusqu’alors. Somme d’une immense érudition, privilégiant une approche critique et universelle, l’ouvrage initie sa vision originale d’un Moyen Âge, dans des dimensions inédites, qu’il n’hésite pas à étendre de la fin de l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle. Un Moyen Âge qui entre en résonance avec notre époque, dont il étude les croyances et l’imaginaire collectif, les intellectuels ou les marchands.

Il reviendra par la suite sur cette nouvelle façon de Faire de l’histoire , titre d’un autre ouvrage majeur qu’il co-dirigea avec Pierre Nora en 1974 chez Gallimard. En 1981, il publie l’un de ses livres les plus marquants, la Naissance du purgatoire , exhumant des sources oubliées ou négligées sur ce qu’il qualifia de « société aux rêves bloqués » .

Résolument de gauche

Homme de conviction, sans cesse animé de la joie de transmettre son savoir (jusqu’à animer, des décennies durant, « Les lundis de l’Histoire » sur France Culture, exercice radiophonique hebdomadaire auquel peu de chercheurs s’étaient livrés avant lui), Jacques Le Goff fut un historien engagé.

Sans néanmoins se fourvoyer, comme tant de ses collègues, dans les si fréquents automatismes idéologiques de son temps. Le fait d’avoir été témoin direct du « coup de Prague » en 1948 quand les communistes staliniens s’emparent violemment du pouvoir en Tchécoslovaquie, puis d’avoir épousé une Polonaise, Hanka, au début des années 1960, rencontrée à Varsovie – et dont il ne se remit jamais de la brutale disparition en 2004 –, lui évitèrent de tomber dans l’aveuglement kominformien de l’après-guerre.

Résolument de gauche, passionnément en faveur d’une Europe garante pour lui d’une paix progressiste, il ne cessa jamais d’élever la voix contre l’injustice et les inégalités. « Parce que le politique, c’est ce qui, malgré tout, couronne l’histoire. »

[^2]: Comme il le rappelle dans son dernier ouvrage, Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ? , Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », paru en janvier dernier.

Idées
Temps de lecture : 4 minutes
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