Le désenchantement du « socialisme municipal » vécu par une élue

TRIBUNE. La débâcle du PS, dimanche a certes des explications nationales, mais elle sanctionne aussi une manière de faire, ou plutôt de ne pas faire de la politique, analyse Maryse Souchard, ex-élue à La Roche-sur-Yon.

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La Roche-sur-Yon, préfecture de la Vendée , à gauche depuis 1977, quand Jacques Auxiette, aujourd'hui Président de la Région des Pays de la Loire, avait pris la ville à la droite. Ce 30 mars 2014, la ville passe à droite, une liste UMP-Centre conduite par Luc Bouard dont c'est la première campagne électorale. L'écart est important : 53,90 % pour la Droite, 46,10 % pour la Gauche (PS-EELV-PC) conduite par le maire sortant Pierre Regnault et 36,64 % d'abstentions au deuxième tour1.

Déjà, en 2008, la victoire était fragile. Au premier tour certes, mais avec seulement 50,08% des voix et 38,04% d'abstentions, déjà. Nouvelle élue dans cette équipe, en charge de la communication, j'avais préparé un plan de travail, avec la directrice du service, pour reconquérir les abstentionnistes qui n'avaient jamais été aussi nombreux lors d'une élection municipale. La réponse ne s'était pas fait attendre : ce n'était ni important ni urgent.

Pas plus qu'il n'était important de « faire de la Politique » ! On me l'a souvent dit, « nous ne sommes pas là pour faire de la politique » … Ces élus, comme tant d'autres en France, ont surtout fait de la « gestion » ; comme le déclarait le Maire lors du dernier Conseil municipal, «  de la gestion en bon père de famille  », reprenant sans même le savoir l'une des expressions fétiches de l'extrême-droite. A ne pas vouloir faire de la Politique, on en perd les repères et les discours.

La défaite a aussi une responsabilité locale

Aujourd'hui, au lendemain de ces résultats , comme durant la soirée de dimanche, le propos semble unanime : les électeurs n'ont pas « compris » ( « Il y a eu des choix discutés et incompris » Pierre Regnault, cité par Ouest-France du 31 mars), il va falloir mieux leur « expliquer », la défaite est surtout « nationale » ( « La défaite est trop importante pour qu'elle ne soit pas collective » Guy Batiot – EELV, cité par Ouest-France du 31 mars).

Personne ne semble prendre la mesure d'une possible responsabilité locale dans la défaite. D'une responsabilité liée à la façon de faire de la politique, ou plutôt de ne pas en faire. De ne pas écouter les électeurs, voire de les mépriser, tout comme les élus d'ailleurs. D'être au pouvoir depuis si longtemps que la situation paraît immuable. Définitive ! Et le ciel leur tombe sur la tête.

J'ai l'impression, à attendre celles et ceux qui mettent en question la façon dont le Président de la République anime sa majorité et son équipe ministérielle, d'y retrouver en miniature ce qui m'a m'éloignée de notre équipe municipale : pas de débats dans la majorité, pas de dialogues, pas d'adhésion franche et déterminée aux projets puisqu'ils ne sont pas discutés collégialement. Des décisions prises en tout petit comité. L'absence d'écoute des opinions divergentes, leur rejet même ou leur ignorance. La fermeture du pouvoir sur lui-même, dans une belle auto-satisfaction permanente, entretenue par les courtisans.

Illustration - Le désenchantement du « socialisme municipal » vécu par une élue - La Roche-sur-Yon, place Napoléon (Photos: Sébastien Evrard / AFP)

Un système qui fonctionne pour lui-même

Pourtant, là comme ailleurs, il y avait de beaux projets et il y a eu de belles et grandes réalisations : des quartiers reconstruits entièrement, de nouvelles écoles, et puis surtout la splendide Place Napoléon, dessinée par Alexandre Chemetoff et animée par les Machines de l'Ile, qui est sans aucun doute, à mes yeux, ce dont cette équipe peut être la plus fière, et à laquelle j'adhère à 1000% ! Mais les citoyens sont devenus exigeants et ils attendent de leurs élus bien autre chose : du sens, du contenu, des orientations vers un projet de société cohérent avec les engagements. De la mobilisation autour d'enjeux politiques, clairement exprimés en tant qu'enjeux politiques. De la confrontation d'idées, bien loin des consensus dont nous savons qu'ils sont toujours « mous » !

Dans l'entre-deux-tours de ces élections municipales, à La Roche-sur-Yon comme ailleurs, les électeurs ont surtout entendu parler de stratégie partisane, d'alliance, de fusion, de désistement ou de maintien. Très peu de projets. Le système fonctionne pour lui-même. Et il ne satisfait que ceux qui y participent. Et il exclut tous les autres, dont on s'étonne ensuite du silence. « Nous entendons le message des Français », répètent à l'envie les responsables politiques depuis dimanche soir. Mais près de 40 % des Français n'ont rien dit, que peut-on y entendre ?

L'aveuglement des « grands » analystes politiques

A la Roche-sur-Yon, lors du premier tour de ces élections , le Front National atteignait 8,53 % des voix pour sa première participation. Comme partout en France, l'extrême-droite progresse, s'installe et n'a jamais eu autant d'élus : 60 conseillers municipaux en 2008, 1.625 aujourd'hui.

Si le Parti Socialiste et ses alliés portent la même analyse (ou l'absence d'analyse) que celle qu'ils ont portée au lendemain de l'élection présidentielle de 2002, le Front National et ses avatars ont de beaux jours devant eux … On ne peut que s'en inquiéter tant des responsables politiques minimisent la portée de ces résultats.

Mais comment jeter la pierre aux seuls élus de La Roche-sur-Yon quand certains « grands » analystes politiques n'ont rien vu venir ? Pour n'en citer qu'un seul, qui a l'habitude de se tromper souvent (on lui doit la tristement célèbre couverture du Nouvel Observateur au moment du départ de Bruno Mégret du Front National en 1998 : «  9+3 n'égale pas 12  » et d'autres affirmations du même tonneau), Pascal Perrineau était interrogé dans Ouest-France (21 mars) à la veille du premier tour des Municipales et il concluait en disant : « Il ne faut pas que les Français boudent leur plaisir et la confiance qu'ils ont dans cet échelon de proximité » … Il avait commencé en déclarant : « Dans les villes ayant une assez grande visibilité, il ne devrait pas y avoir des changements très nombreux. (…) On ne s'attend pas à des bouleversements. Cela ne veut pas dire qu'il n'y aura pas de nouveaux rapports de force, moins visibles au plan national. » Ben voyons !

Le problème tient aussi à ces « conseillers » , à ceux que le pouvoir écoute par paresse, par absence d'analyse propre, par facilité intellectuelle. Ils savent dire ce que le pouvoir veut entendre. Ils ont aussi le pouvoir et ils ne laissent personne qui ne dit pas comme eux s'exprimer. Ils occupent toute la place et entendent bien la conserver. Combien de temps encore seront-ils écoutés ?Alors, pour demain et sans tarder :

-Faire de la Politique, c'est-à-dire énoncer et défendre un projet de société et pas seulement des enjeux économiques et des opinions comptables.
-
Déprofessionnaliser de toute urgence la fonction d'élu, en limitant dans le temps le nombre des mandats (deux tout au long de la vie au maximum), en plus de limiter vraiment les cumuls des mandats.
-Construire un vrai statut de l'élu pour que puissent se présenter des citoyens qui ne soient pas exclusivement, retraités, fonctionnaires ou membres des professions libérales.
-
Ouvrir le débat sur la place que la France veut vraiment laisser à l'extrême-droite.

Avant qu'il ne soit trop tard …



  1. Les deux villes importantes de Vendée qui étaient dirigées par la Gauche, La Roche-sur-Yon et Fontenay-Le-Comte, sont passées à droite ce dimanche. Dans ce département avec, à sa tête, une majorité de droite dans la continuité de Philippe de Villiers, et Bruno Retailleau à la Présidence du Conseil Général, ce basculement ne laisse plus de place à la Gauche. 


Manuel Valls vient d'être nommé Premier Ministre. Les analystes vantent «  son pragmatisme contre le dogmatisme  » … Cela ne va pas nous aider au moment où l'engagement idéologique, l'affirmation de valeurs, la défense de certitudes font tant défaut à Gauche. On se prend à rêver : celles et ceux pour qui « être de Gauche » veut encore dire quelque chose se mobilisent, se regroupent, s'engagent et se font entendre pour construire ensemble un beau et grand projet politique. Vite ...

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