Affreux, sales et méchants : les futurs alliés européens du FN

Marine Le Pen devait tenir le 28 mai une conférence de presse avec « ses alliés ». Son parti parviendra-t-il à rassembler suffisamment de nationalistes, même unis contre l’Europe, pour fonder un groupe parlementaire ?

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L’union fait la force. Marine Le Pen le sait, qui a annoncé son projet de créer, et de présider, un groupe avec ses alliés de l’extrême droite européenne au Parlement de Strasbourg. À quoi servirait un tel groupe ? « À influencer plus facilement certains hauts fonctionnaires », résume Ludovic de Danne, conseiller aux Affaires européennes au Front national. Autrement dit, à bloquer plus sûrement le processus européen afin de maintenir « la souveraineté nationale contre le centralisme de Bruxelles », mais aussi pour conserver les « identités culturelles des peuples européens contre une immigration massive et une islamisation de l’Europe », a ajouté l’eurodéputé autrichien du FPÖ Andreas Mölzer. Au Parlement, les « non-inscrits » ne peuvent en effet ni être rapporteurs ni présenter des amendements en plénière, et disposent d’un temps de parole moindre que les membres des groupes. Autre avantage, et non des moindres, à la formation d’un groupe de nationalistes « eurosceptiques » : l’attribution de fonds supplémentaires de l’Union européenne, pour se payer un secrétariat de groupe ou organiser des réunions dans des hôtels de standing à travers l’Europe… Au total, quelque 2,5 millions d’euros d’argent public reviendraient au FN et à ses acolytes, estime ainsi The Telegraph. Reste que si la constitution d’un groupe est ardemment souhaitée, la réaliser est une autre affaire. Selon le règlement intérieur du Parlement européen, les groupes politiques doivent être obligatoirement composés « d’un minimum de 25 députés, élus dans au moins un quart des États membres ». Au vu des bons scores obtenus par les partis d’extrême droite en Europe, le FN ne devrait pas avoir trop de mal à rassembler 25 députés. En revanche, la difficulté est de regrouper des élus de sept nationalités différentes… Et qui soient suffisamment fréquentables pour ne pas ternir le travail de « normalisation » de leur image engagé par la plupart de ces partis. Une gageure !

Sept nationalités à trouver

Le FN a déjà essuyé plusieurs refus. D’abord – et c’est assez gênant –, des nationalistes anti-européens du puissant Ukip britannique, lesquels ont préféré s’afficher avec le mouvement de Nicolas Dupont-Aignan plutôt qu’avec celui de Marine Le Pen, jugé antisémite « dans son ADN ». Ensuite, du très populaire et pourtant très islamophobe Parti populaire danois, qui trouve lui aussi que « le FN a un fond antisémite ». Voilà qui tombe mal… De son côté, le FN a décidé également de faire la « fine bouche ». Et renoncé à toute alliance avec les néonazis grecs d’Aube dorée ou du Jobbik en Hongrie. « La violence, le racisme et l’antisémitisme, ce n’est pas dans les gênes du FN. On ne veut pas faire alliance avec la réelle  (sic) extrême droite », clame Ludovic de Danne. Jusque récemment, le Jobbik et le FN ont toutefois entretenu des liens étroits 1. En 2009, les deux mouvements avaient fondé l’Alliance européenne des mouvements nationaux(AEMN), un regroupement de plusieurs formations d’extrême droite, qui a été présidé par Bruno Gollnisch, avec l’appui de Jean-Marie Le Pen, jusqu’à la fin 2013. La semaine précédant le scrutin européen, le FN claironnait néanmoins que les jeux étaient faits, et qu’une « alliance politique » entre les partis de sept pays verrait bien le jour. Si la participation du parti lituanien n’était pas gagnée, Ludovic de Danne assurait avoir un peu de mou : « On compte aussi sur d’autres pays de l’Europe centrale et orientale dont on ne veut pas encore dévoiler les noms, sinon, ils vont être diabolisés. » En l’occurrence, croit savoir le spécialiste de l’extrême droite, Jean-Yves Camus, le Parti national slovaque et l’USVIT tchèque. Et ces deux partis ne risquent guère d’être diabolisés en se rapprochant du FN, le risque est plutôt du côté du mouvement de Mme Le Pen. Le premier estime en effet que « les Roms n’existent pas, ce ne sont que des Gitans qui volent, dévalisent et pillent ». Quant au second, il est dirigé par un étonnant personnage, Tomio Okamura, homme d’affaires et de télévision d’origine japonaise, qui a récemment pris position en faveur d’un skinhead condamné pour… meurtre à caractère racial.

Un « homme charmant »

En dépit de leurs tentatives de polir leur image, les alliés que le FN revendique ne sont pas plus reluisants. À commencer par son plus proche partenaire, le parti nationaliste flamand belge Vlaams Belang (VB), dont le leader charismatique, Filip Dewinter, assure depuis vingt ans un soutien indéfectible à Jean-Marie Le Pen, cible selon lui d’un « déchaînement d’intolérance et de haine ». Fin décembre, Marine Le Pen louait dans les colonnes de l’hebdomadaire flamand Knack les qualités de son président actuel, Gerolf Annemans. Un « homme charmant »  (sic) qui, entre autres, plaide pour une Flandre indépendante (qui intégrerait, pourquoi pas ?, Dunkerque !), s’oppose au multiculturalisme et entend faire oublier qu’il n’y a pas si longtemps son parti était condamné pour racisme quand il répondait encore au nom de « Vlaams Block ». À l’automne dernier, à La Haye, Marine Le Pen a aussi scellé une alliance avec le Parti pour la liberté (PVV) néerlandais. Un parti qui peut s’enorgueillir d’avoir fait une entrée en fanfare au Parlement européen, où il a rassemblé 16,9 % des suffrages en 2004, et qui a sérieusement marqué le pas ce 25 mai avec 13,2 %. Mélange de conservatisme moral et d’ultralibéralisme, le PVV a pour patron le peu recommandable Geert Wilders. Ancien député du parti libéral, il écrivait les discours de Frits Bolkestein, ancien commissaire européen, rédacteur de la très libérale « directive services » qui porte son nom, et il continue de s’en revendiquer. Il promet « moins de Marocains » aux Pays-Bas et compare le Coran à… Mein Kampf. Même Ludovic de Danne estime que le FN « tape moins durement sur les musulmans » que le PVV ! Cela n’émeut toutefois pas Marine Le Pen outre mesure. Interrogée sur les propos de son allié populiste néerlandais, elle a estimé qu’il avait « encore le droit » de comparer le Coran à Mein Kampf. Geert Wilders, en revanche, n’est « pas d’accord » avec les propos « ridicules » de Jean-Marie Le Pen selon lequel le virus Ebola pourrait résoudre les problèmes d’immigration en Europe. Les Autrichiens du FPÖ seraient aussi de la partie. Le Parti de la liberté, qui veut interdire le voile islamique et les minarets, était dirigé jusqu’en 2005 par le sulfureux Jorg Haïder, proche de Saddam Hussein, qui fit plusieurs fois scandale en qualifiant de « convenable » la politique de l’emploi du IIIe Reich ou en déclarant que la Waffen-SS était une « partie de l’armée allemande à laquelle il faut rendre honneur ». Fratelli d’Italia, le nouveau parti italien n’a, lui non plus, pas encore gagné ses lettres de respectabilité. Ce regroupement d’anciens proches de Berlusconi, issus de l’aile droite d’Alleanza Nazionale, arbore toujours dans son logo la flamme tricolore italienne, un hommage au vieux parti néofasciste d’après-guerre Movimento sociale italiano (MSI). Elle aussi « alliée naturelle », la Ligue du Nord compte aussi parmi ses dirigeants quelques « charmants » messieurs. Tel Roberto Calderoli, qui, en juillet 2013, ne manquait pas de comparer la ministre italienne de l’Intégration, Cécile Kyenge, originaire du Zaïre, à un « orang-outan ». Ou l’eurodéputé Mario Borghezio. Cet admirateur du terroriste Anders Breivik et du collaborationniste antisémite Robert Brasillach, juge que « Mladic  [l’ancien chef militaire des Serbes de Bosnie, NDLR] est un patriote » et que « les Serbes auraient pu stopper l’avance de l’islam en Europe ». Restent deux autres partis d’Europe du Nord approchés par le FN. D’abord, les Démocrates suédois (SD), héritiers des néonazis, dont un député a dû démissionner en 2012 à la suite d’une sordide affaire de violences racistes. Ensuite, le Parti de l’ordre et de la justice du Lituanien Rolandas Paksas, mais qui, faute d’un trop faible score, pourrait ne pas se voir représenté au Parlement. Et pour cause : son leader, « ancien Président de Lituanie, n’est pas vraiment un exemple de probité, explique Jean-Yves Camus. Il est le seul chef d’État à avoir été destitué pour corruption massive » !

Un échec annoncé ?

Si elle parvenait à se rassembler dans un groupe suffisamment large, ce ne serait pourtant pas la première fois que l’extrême droite européenne jouirait d’un groupe au Parlement européen. Par deux fois déjà, en 1984, puis en 1989, les droites radicales ont réussi à se fédérer sous la houlette de Jean-Marie Le Pen. Mais ses alliances éphémères ont tôt fait de péricliter, au gré des guerres d’ego et des dissensions idéologiques. « Sur le site de Vote Watch,  […] on peut constater que le taux de participation et surtout de cohésion des élus est plus faible que celui des autres partis au sein du Parlement.  […] Leurs divisions, leur désorganisation, leur manque de discipline et de position commune sur l’avenir de l’Europe les empêchent de s’accorder sur un programme politique », observe la Fondation Schuman. Car ces partis ont beau partager la même islamophobie, la même obsession identitaire et le même désir de quitter l’UE, ils sont bien moins unanimes sur la sortie de l’euro, par exemple. Sur certains points, leurs différences sont criantes et irréconciliables, comme sur Israël ou l’homosexualité – au contraire du FN, par exemple, le PVV soutient le mariage gay et le sionisme. Sans parler du régionalisme de la Ligue du Nord ou du VB, en opposition totale avec le nationalisme centralisateur d’une Marine Le Pen. « Cette fois, ce ne sera pas l’auberge espagnole, promet Ludovic de Danne. Les chefs de parti ont changé, ils sont plus jeunes, plus professionnels, plus puissants. » Plus habiles aussi, peut-être… « Dans un premier temps, les avantages tirés de la création d’un groupe vont être suffisants pour fédérer, prédit Jean-Yves Camus. Mais les dissensions vont vite reprendre le dessus. » C’est tout le bien qu’on leur souhaite.


  1. Lire : « Le FN a bien des liens avec le mouvement Jobbik », sur Politis.fr 


Photo : AFP PHOTO / ANP / BART MAAT

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