L’énigme Aubry

Malgré son retour sur le devant de la scène politique, Martine Aubry ne s’est pas encore fixé de stratégie précise ni de ligne politique claire. Histoire de ne se fermer aucune porte.

Pauline Graulle  • 2 octobre 2014 abonné·es
L’énigme Aubry
© Photo : AFP PHOTO / DENIS CHARLET

Elle a réussi là où Nicolas Sarkozy vient d’échouer : donner le sentiment de revenir, alors qu’elle n’était jamais (vraiment) partie. Martine Aubry est de retour. Après deux ans et demi d’un silence de nonne, chacune de ses sorties retentit désormais comme un coup de tonnerre. En juillet, elle s’en prenait à la réforme territoriale – un « Monopoly »  – et tançait la « méthode » Hollande. À la rentrée, en pleine université d’été du PS à La Rochelle, elle défiait le Premier ministre par un communiqué réclamant le plafonnement des loyers sans sa ville de Lille. Trois jours avant le périlleux vote de confiance au gouvernement Valls 2, nouvelle provocation : « Chacun doit voter en fonction de ce qu’il croit utile pour la réussite du pays. »

Oui, Martine Aubry est de retour. Mais pour quoi faire ? Elle-même n’en sait encore rien, jurent ses proches. « Martine n’a pas de plan de carrière, mais c’est une femme de devoir et elle veut être utile », dit le député Jean-Marc Germain, son ancien directeur de cabinet, dans une formule sibylline. Certains l’imaginent prendre la tête des frondeurs, dont la plupart font partie de sa garde rapprochée. Elle assure aujourd’hui ne vouloir qu’une « inflexion » du quinquennat. « Si ses propos sont très utiles à ce que nous portons, pour l’instant, la question d’un leadership unique des frondeurs n’est à l’ordre du jour ni pour elle ni pour nous », assure Fanélie Carrey-Conte, députée frondeuse de Paris.

Reste qu’en cercle restreint Aubry n’a pas de mots assez durs contre Hollande, ce « nul ». Sa prestation de rentrée au séminaire fédéral du Nord n’est pas passée inaperçue : « Elle a tapé sur le gouvernement d’une manière incroyable ! Ça a été un vrai réquisitoire contre la loi bancaire, le CICE, le travail du dimanche, les propos de Valls devant le Medef », témoigne un participant. Et ce n’est pas un hasard si elle est surveillée comme le lait sur le feu par Valls et Hollande, qui « la craignent », assure un cadre socialiste. Au point que « l’aile droite » préparerait déjà la riposte au sein du parti…

Cote d’amour

Celle qui avait attendu jusqu’à la dernière minute – 9 h 29 ! – pour déposer sa candidature au poste de premier secrétaire du PS en 2008 fait donc, une fois encore, durer le suspense. Et alimente les fantasmes. Matignon ? Son inimitié tant personnelle que politique avec François Hollande rend l’hypothèse peu probable. « Elle était prête à y aller en 2012 », rappelle Jean-Marc Germain, comme pour dire que rien n’est exclu.

« Ce serait une “cohabitation” », sourit Rémi Lefebvre, enseignant à l’université de Lille-II, spécialiste du PS. « On pourrait espérer qu’avec elle il y ait un gouvernement rouge-rose-vert, infiniment meilleur que l’équipe actuelle au pouvoir », s’emballe Gérard Filoche, représentant de l’aile la plus à gauche du PS. Avant de se rembrunir : « Le problème, c’est que, tant que Hollande se comportera comme un anti-démocrate qui menace de dissoudre quand on demande un changement de sa politique, ça ne sert à rien qu’elle y aille. »

Lui reste-t-il donc à passer directement à 2017 ? En théorie, la perdante de la primaire de 2011 (à 43 %) aurait le CV idéal pour incarner le recours dans un PS qui sombre à force de se droitiser. La mère des 35 heures, de la couverture maladie universelle (CMU) et de l’aide médicale d’État (AME), défenseuse du droit de vote des étrangers, a de solides atouts. D’abord, et avant tout, une « cote d’amour » élevée, selon le mot de Gilles Pargneaux, son fidèle lieutenant à la puissante fédération du Nord. Femme la plus populaire à gauche selon un récent sondage, elle est aussi appréciée des corps intermédiaires : « Sur le social, on ne peut pas nier qu’elle connaît son sujet », affirme Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force ouvrière, qui a rencontré la jeune énarque quand celle-ci faisait ses armes au cabinet de Jean Auroux. «   Elle ne l’a pas dit publiquement, mais l’ANI lui est resté en travers de la gorge », confie le syndicaliste.

Bernard Thibault, ex-secrétaire général de la CGT, aujourd’hui à l’Organisation internationale du travail, côtoyait régulièrement Martine Aubry quand elle était première secrétaire. Il ne tarit pas d’éloges : « C’est l’un des rares profils de politiques connaissant le milieu du travail, notamment parce qu’elle a eu un poste à responsabilités chez Péchiney. C’est une femme droite, qui a de vraies convictions », ajoute-t-il, comme s’il brossait l’antiportrait de Hollande. Et de rappeler qu’elle est, à son souvenir, la seule ministre du Travail à avoir refusé d’agréer une convention d’indemnisation chômage… Aubry garde aussi la cote dans son parti, qu’elle a maintes fois conduit à la victoire du temps où elle en était la patronne. « Avec elle, le PS, c’était les années bonheur ! », enjolive Gilles Pargneaux, oubliant un peu vite le désastreux congrès de Reims de 2008 et son élection entachée de fraude… Mais aussi ses prises de positions sur la rénovation, en 2009, qui lui ont coûté sa défaite à la primaire : « À partir du moment où elle a lancé l’idée du non-cumul des mandats, j’ai vu les barons du PS se mettre à conspirer au restau, dans les couloirs, à la machine à café… C’était devenue la femme à abattre », se souvient la sénatrice du Nord (ex-EELV), Marie-Christine Blandin.

N’empêche, Aubry « reste influente sur le marais des parlementaires », affirme Rémi Lefebvre. Dans les rangs, qui gonflent à vue d’œil, des déçus du hollandisme. Et même chez certains strauss-kahniens qui n’ont pas oublié qu’elle s’était rangée derrière leur champion avant l’épisode du Sofitel. Dernier bon point, et non le moindre : l’ancienne ministre du Travail sous la « gauche plurielle » a toujours été favorable aux accords avec le PCF et, surtout, avec les Verts. C’est elle qui est derrière l’accord de 2012 – par la suite rayé d’un trait de plume par Hollande – où le PS s’engageait à réduire à 50 % la part du nucléaire dans le mix énergétique. Elle encore qui a imposé sa copine Cécile Duflot dans la 6e circonscription de Paris aux dernières législatives. Quitte à évincer la sortante socialiste, en poste depuis une décennie. L’ancienne patronne des Verts, à qui Martine Aubry envoie un bouquet à chacun de ses anniversaires, le lui rend bien : dans son dernier ouvrage peu amène pour Hollande [^2], Duflot consacre un chapitre en forme de panégyrique à « l’absente »

« Aubry est socialiste, elle a un logiciel différent du nôtre. Mais c’est quelqu’un avec qui on peut discuter, passer des compromis, qui cherche des coalitions », observe Emmanuelle Cosse, secrétaire nationale d’EELV, qui confie avoir des rendez-vous prévus avec elle dans les mois à venir.

« Martine » et Aubry

Autre lieu, autre ambiance. Dans son fief de la capitale des Flandres, on regarde le retour national de Martine Aubry d’un œil circonspect. « C’est drôle, parce qu’Aubry reproche au gouvernement son autoritarisme et son isolement, alors qu’elle est autoritaire et de plus en plus isolée à Lille », grince Joseph Demeulemeester, secrétaire de la section communiste locale. « Franchement, l’image d’icône de la gauche qu’elle donne sur le plan national n’a pas grand-chose à voir avec la réalité », renchérit Hugo Vandamme, jeune militant au PCF, qui a fait les frais du caractère tempétueux de l’édile aux dernières municipales, où elle a d’ailleurs été réélue avec 6 000 voix de moins qu’en 2008.

En mars, c’est ainsi sans ménagements que le Front de gauche est exclu, dans l’entre-deux tours, de la majorité. Une première sur les terres de Pierre Mauroy, où PCF et PS allaient célébrer leurs 30 ans d’union. La faute aux communistes, et « uniquement à eux », plaide aujourd’hui Gilles Pargneaux, qui accuse les anciens alliés de « dérive gauchiste ». « On réclamait des services publics, comme la reprise de l’eau en régie publique, c’est ça être gauchiste ? », s’agace Hugo Vandamme. «   Jusqu’à présent, poursuit-il, le PCF était la caution de gauche de la municipalité, mais n’avait que peu de pouvoir, c’est pour cela qu’on est partis seuls au premier tour. Elle nous l’a fait payer. » Aujourd’hui, il n’hésite pas à parler de « système Aubry », comme on parlait jadis de « système Frêche », l’ennemi juré de l’ex-première secrétaire.

« Aubry marche beaucoup à l’affectif, c’est ce qui explique ses alliances surprenantes, par exemple avec le MoDem en 2008 », analyse Dominique Plancke, ancien conseiller municipal EELV, qui a fini par jeter l’éponge après avoir vu progressivement se rétrécir les marges de manœuvres des Verts au sein de la majorité. « Les écolos, elle préfère les avoir dehors que dedans », peste-t-il, rappelant qu’elle a traîné des pieds sur les jardins partagés et les double-sens cyclables, et qu’elle n’a jamais pris un seul arrêté contre le passage des déchets nucléaires. « Elle est sur une vision de développement par la croissance, à l’ancienne », confirme Christiane Bouchart, vice-présidente (EELV) en charge de l’économie sociale et solidaire à la communauté urbaine de Lille, dont Aubry a perdu la présidence en 2014. L’élue cite Eurasanté, sorte de « Silicon Valley » lilloise où pullulent les labos pharmaceutiques. Ou le projet « Lillenium », centre commercial géant qui ouvrira à Lille-Sud en 2016.

Il y a aussi l’affaire du « grand stade », qui colle à la peau d’Aubry comme le sparadrap au capitaine Haddock. Un partenariat public-privé (PPP) qui a endetté la communauté urbaine sur un demi-siècle et l’entraîne aujourd’hui dans une sombre affaire de favoritisme récemment révélée par Mediapart. « Le grand stade, c’est son boulet, son ‘‘Notre-Dame-des-Landes’’ à elle, commente Marie-Christine Blandin, qui a présidé la Région Nord-Pas-de-Calais de 1992 à 1998. Même si c’était à l’origine une idée de Mauroy, elle n’a pas moufté. »

« Autoritaire » pour ses détracteurs, « volontaire » pour ses défenseurs, « très dure en affaire » avec tout le monde, la maire de Lille est aussi réputée pour ses accès de colère et sa nature méfiante. Pour ne pas dire parano. D’où son comportement de chef de clan, plus prompte à faire venir ses protégés de Paris qu’à les choisir à Lille. « Quand on n’est pas d’accord avec elle, elle voit rouge, elle pense qu’on va la dézinguer », raconte Marie-Christine Blandin. « Dans son esprit, on est toujours “pour” ou “contre” elle. Cela dit, reconnaît-elle, j’ai entendu tellement de fausses rumeurs sur son compte que je comprends qu’elle se soit forgé une carapace. » Une carapace dont certains de ses administrés pâtissent. Gravement. « À partir du moment où elle s’est mis dans la tête que l’arrivée en nombre de Roms à Lille était le fait d’un complot de l’UMP, elle a arrêté toute action sociale. Résultat, les familles sont expulsées comme ailleurs, à 22 h, et bébés compris », affirme un militant local de la cause des Roms. Ou comment la « dame des 35 heures », rassembleuse et sociale, fait aussi de la politique à géométrie variable…

« Quand c’est flou… »

« Quand c’est flou, il y a un loup. » La célèbre phrase uppercut envoyée par Aubry à Hollande pendant la bataille des primaires est restée dans les mémoires. Aujourd’hui, elle pourrait se retourner contre son auteure. « Face à la crise et à ses dégâts monstrueux, le temps n’est plus à enfiler les constats. Ce qu’on attend de Martine Aubry, ce sont des solutions. Or, pour l’instant, elle n’a pas éclairci son positionnement politique », observe ainsi Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF. Dans son entourage, on jure qu’on en saura plus avec la contribution que Martine Aubry déposera ces prochains jours dans le cadre des états généraux du PS lancés par Jean-Christophe Cambadélis. « Ce document donnera sa vision de la France et nos propositions en matière économique et sociale », promet Gilles Pargneaux. Gageons que les 2 700 signes réglementaires suffiront à faire le tour de la question…

En attendant, celle qui, par la « loi Aubry 2 » a défait les avancées de la « loi Aubry 1 » cultive l’ambiguïté. Quand Gilles Pargneaux assure qu’elle n’est « ni frondeuse ni à la gauche du PS », les fins observateurs auront remarqué que la députée Audrey Linkenheld, pressentie pour être sa dauphine à Lille, a voté pour la confiance. Mais que son porte-flingue, François Lamy, s’est abstenu et qu’il est l’invité de dernière minute du rassemblement des frondeurs à Vieux-Boucau les 4 et 5 octobre. À La Rochelle, en 2012, alors que la grogne enflait chez les Verts et à la gauche du PS sur la non-renégociation du traité européen, on a aussi vu Martine Aubry, patronne du parti pour quelques jours encore, rappeler ses troupes à l’ordre : « Cette décision sur le pacte européen est une décision majeure, et si certains ne sont pas d’accord là-dessus, ça veut dire qu’ils ne sont pas d’accord avec la politique qui va être menée […]. Si j’étais au gouvernement et si je ne partageais pas une décision aussi importante, j’en tirerais moi-même les conséquences », avertissait-elle autour de son traditionnel apéro huîtres et vin blanc, dans une homélie digne de Manuel Valls.

« Pour moi, Aubry s’inscrit dans la plus pure filiation jospiniste », décrypte Rémi Lefebvre. Une politique sociale-démocrate matinée de sérieux budgétaire, un rapport de force donnant-donnant avec le patronat, et une ligne européenne guère éloignée de celle de Hollande. « Nous voulons lutter contre les déficits » et « augmenter la compétitivité », mais aussi « relancer la machine par la demande et le pouvoir d’achat, et mettre le paquet sur l’investissement », résume Gilles Pargneaux. Une feuille de route ambitieuse… voire contradictoire ? « Je ne vois pas comment on peut faire une politique de gauche si on garde l’objectif de réduire le déficit », constate Gérard Filoche. « Il suffirait déjà de réorienter 10 milliards du CICE vers les ménages », répond Pargneaux.

Mais encore ? Jean-Marc Germain concède quelques infos sur les ambitions de sa protégée : « Privilégier la coopération à la compétition », accorder des aides ciblées aux entreprises, mettre en place une grande réforme fiscale qui remettrait de la progressivité dans l’impôt. Ça vous rappelle quelque chose ? « Le programme de campagne de Hollande, c’est grosso modo celui qui avait été préparé en 2011 par le parti quand elle était première secrétaire », glisse Germain, pour sous-entendre que les Français auraient élu Hollande en croyant voter Aubry. Et que 2017 pourrait être l’occasion de réparer cette fâcheuse méprise ?

[^2]: De l’intérieur. Voyage au pays de la désillusion , Fayard.

Politique
Temps de lecture : 13 minutes

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