Tribune : Il faut rompre avec la classe au pouvoir, et vite !

Il est temps de rendre au débat public les fondamentaux du mouvement ouvrier : émancipation, appropriation collective, fin du salariat, égalité…

Étienne Adam  et  Pierre Cours-Salies  • 6 novembre 2014
Partager :

Dans un entretien récent, Manuel Valls réaffirme son refus d’une gauche du passé et de son « surmoi marxiste ». Dans un même mouvement, il appelle à bâtir une maison commune ouverte à Bayrou. Des politologues « découvrent » un projet politique qui n’est pourtant pas bien nouveau. La direction du PS veut avoir « son parti ». Face à une mise en minorité par des votes du PS, le Président peut décider, lui seul, de dissoudre et donc vraiment « d’en finir »… Quelle politique est faite et comment en changer ? Cette question intéresse le plus grand nombre. La soumission du PS au social-libéralisme n’est pas récente. Depuis 2012, les vœux de Hollande marquent un cap. Nous passons de l’idée «   l’austérité est un mauvais moment à passer et après… on sera vraiment de gauche   » à celle d’une politique libérale de long terme : «   Encore plus d’austérité en France. » Parlant des « abus » à la Sécu, il annonçait les discours sur les chômeurs, et, avec le pacte de responsabilité, il donne une place centrale dans la société aux profits des actionnaires et des patrons.

Nos gouvernants sont passés du libéralisme honteux au libéralisme assumé. Ce n’est pas une politique de circonstances, mais une stratégie cohérente, avec même un ralliement sécuritaire en rupture avec le positionnement « philosophique » de la gauche sur les libertés. Beaucoup croient encore que ce grand écart entre les valeurs de gauche et la politique menée provoquera une crise de légitimité du PS, et que la déroute électorale produira une crise interne de ce parti. Il devrait payer la note d’une stratégie de trahison. Mais la stratégie du groupe dirigeant du PS est de jouer à sa manière de la crise de la représentation politique. Pour « dissoudre le peuple » de gauche, nos adversaires ont fait de la résignation une arme. C’est la mise en place d’un nouveau système politique dont les États-Unis sont le modèle. Et d’un type d’État dont l’Union européenne est le prototype : dépolitisation et technicisation des choix, gouvernance par ceux qui savent et possèdent, une « démocratie » qui s’accommode bien de la non-participation électorale des classes populaires. Avec les idéologues de Terra Nova, le PS pense que l’avenir est dans la conquête de nouvelles catégories sociales : les salariés, se prenant pour les gestionnaires de leur entreprise individuelle, intègrent le libéralisme comme horizon indépassable et y cherchent une place. La mutation vers le parti démocrate s’accélère pour rattraper le « retard français ». Valls se donne des allures de Renzi !

L’évolution du capitalisme, mondialisé et déplaçant ses territoires de profit, ferme la porte à une social-démocratie classique. Il faut construire autre chose qu’une simple opposition à Hollande. « L’échec » de ce dernier ne va pas ressusciter le peuple de gauche ni rendre possible un retour à l’âge d’or. Ce paysage politique incite à repenser nos propres pratiques et nos modes de pensée, à faire des choix plus nets. Le pire n’est jamais sûr, et cette mutation n’est pas sans contradictions. Mais elle montre un nécessaire changement de culture politique. Nous sommes face à une crise de ce système, mais aussi du politique au sens le plus large, crise de la vie en commun et de la construction d’un projet collectif. L’impossibilité d’un capitalisme à visage humain est perçue beaucoup plus largement que nous ne le pensons. Le développement d’un rejet du capitalisme, la multiplication d’actes de type autogestionnaire, des reprises d’entreprises aux Amap et à Alternatiba, tout cela exprime le refus du marché et de l’étatisation, la volonté de faire par soi-même, des exigences de vie démocratique, d’autres rapports sociaux, d’autres rapports à la nature. En ne s’inscrivant pas, ou trop peu, dans ces transformations radicales, nous sommes assimilés à une « gauche capitaliste », sans choix, sans perspective. Il est vraiment temps de rendre au débat public les fondamentaux du mouvement ouvrier : émancipation, appropriation collective, révolution, fin du salariat, égalité, maîtrise collective de la production, définition d’une stratégie pour sortir de ce « réalisme » imposé par le capital. Avec de surcroît l’urgence de la crise écologique, ouvrir à nouveau les chantiers qui donnent du sens aux luttes est d’autant plus nécessaire. Nous le disons depuis des mois [^2], nous vivons une crise qui change les termes du débat politique. Sans rupture avec la classe au pouvoir, nous verrons une réponse autoritaire, droite et extrême droite, s’affirmer et peut-être s’imposer. Notre réponse est donc opposée à « la modération » proposée par Valls, Cambadélis et Hollande. Il nous faut un cadre collectif où puissent se discuter les expériences de reprises d’entreprise, de nationalisation des services publics, où puissent se discuter les bilans des luttes qui marquent encore la période : chômeurs, santé, intermittents…

Cherchons la constitution d’un front politico-social qui, par ses actions et ses exigences, soit à l’origine de la mise en crise du système et fasse valoir ses propositions d’alternatives. Tel peut être le rôle du Front de gauche. Nouvelle Donne, des membres du PS ou des forces d’EELV sont concernés… Débattons avec celles et ceux qui refusent la politique libérale et répressive, comme le fait le collectif Alternative à l’austérité ^3. La question des mobilisations populaires est centrale. Leur popularisation et leur mise en commun en font des outils de construction d’une alternative, le 15 novembre et après [^4]. Tel est le chemin pour changer de majorité. Nous ne pouvons pas séparer les efforts de regroupement pour des urgences sociales et politiques de la discussion pour refonder un horizon. La perspective d’un futur est la réussite des revendications immédiates : quelle avancée sociale aurait pu avoir lieu sans cette capacité à refuser, au nom d’un projet, d’une utopie, l’état des choses existant ?

[^2]: Voir Politis, n° 1303, du 15 mai 2014.

[^3]: www.collectif3a.org

[^4]: Le collectif 3A appelle à une journée de mobilisation, le 15 novembre, dans les grandes villes.

**Étienne Adam** et  **Pierre Cours-Salies** sont membres d’Ensemble !
Publié dans
Tribunes

Des contributions pour alimenter le débat, au sein de la gauche ou plus largement, et pour donner de l’écho à des mobilisations. Ces textes ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction.

Temps de lecture : 6 minutes
Soutenez Politis, faites un don !

Envie de soutenir le journal autrement qu’en vous abonnant ? Faites un don et déduisez-le de vos impôts ! Même quelques euros font la différence. Chaque soutien à la presse indépendante a du sens.

Faire Un Don