La télérelève des compteurs fâche

Eau, gaz, électricité, les opérateurs installent par millions des boîtiers de mesure de consommation émettant sur les fréquences de la téléphonie mobile, et dans l’opacité, dénoncent des riverains.

Patrick Piro  • 11 décembre 2014 abonné·es
La télérelève des compteurs fâche
© Photo : PASIEKA / APA / Science Photo Library

Février dernier, quartier Saint-Assiscle à Perpignan, Marie-Laure Mager est interpellée par des voisins perplexes : des agents de Veolia « trifouillent » du côté des compteurs d’eau, au prétexte d’une intervention de maintenance. « J’ai appelé la police municipale, qui a constaté ce qui ressemblait à une intrusion. Les techniciens avaient pour consigne d’agir vite et discrètement. » La mission : remplacer les anciens compteurs d’eau par des modèles équipés d’un émetteur de type « téléphone mobile », programmé pour communiquer régulièrement au fournisseur, tout au long de la journée, les données de consommation du client.

Eau, gaz, électricité, les opérateurs se convertissent un à un à la télérelève des compteurs. Leur argumentaire est séduisant : tout le monde y serait gagnant. Les clients disposent d’un suivi journalier de leur consommation (via un site Internet), facturée « au réel » et non plus par estimations entre les passages de l’agent qui relève les index. De plus, toute fuite peut être rapidement détectée chez les particuliers comme sur le réseau urbain, dans l’intérêt de la collectivité. Enfin, et surtout peut-être, les opérateurs disposent d’un outil performant de gestion de la production (eau, gaz, électricité) et de la maintenance. « Mais alors pourquoi agir en catimini ?, interroge la Perpignanaise. L’opérateur a obligation d’avertir les clients par courrier. En dépit des dénégations de Veolia, des dizaines de personnes n’avaient aucune information. Certaines ont fait état de menaces de coupure d’eau si elles ne les laissaient pas changer les compteurs. De la pure intimidation. Pour ma part, j’ai refusé, et je n’ai jamais été inquiétée. » Marie-Laure Mager déclare souffrir d’électro-hypersensibilité [^2]. Membre de l’association Robin des toits, qui dénonce les risques sanitaires des ondes, elle a interpellé l’opérateur. « Il s’abrite derrière l’agglomération, qui lui a délégué le service de l’eau. Et comme le contrat ne précise pas le mode de relève… Dans les communes voisines du Soler ou de Canohès, les compteurs communicants sont interrogés à gré par des agents, de la rue, ils n’émettent donc pas en permanence. Ici, on nous impose un système sans aucun débat sur le risque sanitaire, ni alternative ! Veolia a agi selon sa convenance. Nous avons saisi les politiques pour que le dossier soit réouvert.  » Les opérateurs veulent rassurer : la durée cumulée d’émission ne dépasse pas quelques secondes par jour, et à faible puissance. Réponse dilatoire, selon Robin des toits, qui voit surtout que ces compteurs émettent, étalées sur la journée, plusieurs milliers de micropulsations à des fréquences particulièrement actives sur l’organisme. Il existe peu d’études sur de telles expositions, et les opérateurs se déclarent parfaitement conformes à la réglementation sur les ondes. « Ils essayent de passer en force pour établir un fait accompli », constate Étienne Cendrier, porte-parole national de Robin des toits, qui voit monter, avec ces compteurs communicants, une nouvelle forme de contestation anti-ondes.

À Béziers, le dossier de Lyonnaise des eaux, délégataire pour la distribution d’eau, n’a même pas été présenté à la commission examinant les demandes d’installation d’antennes de téléphonie mobile, « puisqu’il ne s’agirait pas d’un sujet de même nature », s’étonne Bruno Goupille, représentant local de Robin des toits. Le système diffère de celui de Veolia : les données de consommation sont envoyées par les compteurs via un émetteur radio, dans une gamme proche de la FM (qui n’est pas critiquée), et recueillie par une antenne qui les collecte dans un rayon d’un kilomètre. Puis les données regroupées sont envoyées aux services de Lyonnaise des eaux par un boîtier de téléphonie mobile, qui émet en permanence. La ville de Béziers a notamment autorisé la pose de ces équipements dans quatre écoles et deux gymnases. « Certains boîtiers côtoient des salles de classe, s’alarme Bruno Goupille, qui a déclenché réunions et confrontations techniques. L’opérateur minimise tout, et les services municipaux lui font confiance : ils ne disposaient même pas du dossier technique ! » Peurs irraisonnées, comme au temps de la machine à la vapeur, s’entend répondre le militant lors d’une entrevue avec l’élu d’agglomération en charge du dossier. « C’est l’autorité publique qui met les sites à disposition, selon nos besoins, se retranche Pierre Andrade, directeur adjoint de Lyonnaise des eaux. Pour notre part, nous sommes à sa disposition pour informer les clients et le public. Notre message est très clair : toutes nos installations sont conformes à la réglementation, et les niveaux d’exposition sont très inférieurs aux normes. » Un argument qui fait polémique depuis deux décennies : les limites retenues par l’Union européenne, et suivies par la France [^3], concernent le risque de b rûlure des tissus, inopérantes donc pour d’autres affections graves aujourd’hui reconnues [^4] et détectées à des niveaux bien plus faibles.

Aiguillonnée par les militants, la municipalité de Béziers, qui a hérité du dossier de sa devancière, semble disposée à agir. Laurent Vassallo, chargé du dossier au cabinet du maire, et qui se dit sensibilisé par la multiplication des systèmes de télérelève, indique être en discussion avec Lyonnaise des eaux, par ailleurs candidate au renouvellement de sa délégation de service public pour l’eau. « Nous allons leur proposer de déplacer leurs installations, et les mettre un peu sous pression, au nom du principe de précaution. » C’est une bataille très délicate, reconnaît la députée EELV Laurence Abeille, porteuse d’une proposition de loi visant à lutter contre l’exposition aux ondes électromagnétiques, « car officiellement, il n’y a pas de risques, en tout cas ils ne sont pas formellement établis dans l’état actuel des connaissances ». Le texte arrive en janvier en seconde lecture à l’Assemblée nationale. Après passage par le Sénat, il n’y subsiste, au chapitre des compteurs communicants, qu’une obligation d’information du public. « C’est très imparfait, mais dans l’état actuel du débat, je suis preneuse… »

[^2]: Affection reconnue, possiblement liée à l’exposition aux ondes électromagnétiques telles que celles utilisées en téléphonie mobile.

[^3]: Mais pas dans certains pays comme l’Italie, la Suisse, le Luxembourg ou la Pologne, qui imposent des seuils 10 à 20 fois moindres.

[^4]: Cancers, troubles neurologiques, etc.

Écologie
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