Pas si sacrée, la grand-messe du 20h

Journaliste à Arte, William Irigoyen porte un regard critique et éclairé sur les journaux télé, leur forme et leur contenu.

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Voilà un pavé dans la mare. D’abord reporter à France Télévisions, puis présentateur au JT d’Arte, avant de prendre les manettes d’« Arte reportage », William Irigoyen signe, avec Jeter le JT , un essai qui remet à plat le sacro-saint journal télévisé. Il y dénonce le poids des mots et le choc des images, le mélo et l’émotion au programme, le traitement ultra bref des sujets, un traitement qui met plus l’accent sur le spectaculaire que sur l’information, il souligne une télévision devenue une « arène » plutôt qu’un lieu de confrontation intellectuelle, « la prétention des chaînes à dire le monde en s’y confrontant le moins possible » , une recherche d’audience qui interdirait à la télévision de « penser par elle-même » , le conservatisme dans le choix des invités, et l’absence de pluralisme. La coupe est pleine. Et juste. Mais la critique contient en elle-même ses remèdes pour renouveler le JT.

Entretien

À quel moment s’est opéré le glissement de l’information vers la spectacularisation dans les JT ?

Probablement au milieu des années 1980. L’élément majeur est la privatisation de TF1, transformant la télévision en immense centre commercial, comme la Cinq de Berlusconi, avec ses paillettes, une façon de faire du journalisme de manière vulgaire, centrée sur les prestations des uns et des autres, devenant eux-mêmes des icônes, au même titre que les starlettes de Cannes. Aujourd’hui, avec BFMTV ou i-Télé, on est aussi dans la spectacularisation du monde.

Le sport à la télévision est peut-être l’exemple flagrant de ce glissement…

Toutes proportions gardées, c’est du Leni Riefenstahl, la sublimation d’un événement médiocre, ou assez commun, érigé en force, en exaltation. Les joueurs deviennent des gladiateurs. On assiste à une hyperbolisation d’un simple match, où l’on ajoute le nationalisme. À l’heure d’une construction européenne, on pourrait aussi penser autrement, même si l’on n’est pas d’accord avec l’évolution de l’Union européenne. On pourrait penser de façon plus globale, reconnaître des valeurs à l’adversaire. Loin de là, on est devant le « cocoricoïsme » devant les méchants allemands, les fourbes anglais, ou les crâneurs italiens… À la fin, on observe que le traitement du sport au journal télé n’apparaît qu’à la faveur d’un résultat, d’un affrontement bloc contre bloc. Alors que les belles histoires autour d’un match ou d’une compétition seraient pourtant plus intéressantes. Libération en a fait un bel exemple, à l’occasion d’une course hippique, sous l’angle d’un maréchal-ferrant contribuant à la victoire d’un cheval. Le résultat de la course hippique s’effaçait complètement devant cette histoire. C’est une conception politique des choses. Le sport dans un JT est traité comme un ring sportif, de la même manière que certaines émissions des chaînes d’info en continu. C’est de la simplification en permanence. Or, les choses sont toujours plus complexes. Agir ainsi, c’est se mentir à soi-même, et c’est surtout prendre les téléspectateurs pour des cons.

Dans la fabrication d’un JT, vous citez beaucoup Pierre Bourdieu, notamment sur les rapports entre la vitesse et l’information…

On peut exécuter dans la vitesse. Penser dans la vitesse, ce n’est pas la même chose. La télévision, aujourd’hui, n’est plus un outil pédagogique de réflexion sur le monde. De fait, les écoles de journalisme forment des exécutants, susceptibles de « balancer l’info » le plus vite possible. Ils sont les vecteurs d’une actualité, et c’est à cette aune qu’ils sont mesurés, non pas à la pertinence de leur information qui pourrait faire débat. Or, on peut s’inscrire dans un système concurrentiel aussi par l’intelligence.

Comment expliquez-vous la pérennité des formats d’une à deux minutes ?

Cela relève d’une conception politique des choses, où tout se vaut, 1 minute 30 sur le sport vaut 1 minute 30 sur la politique, ou la course hippique, ou encore sur tel ouragan dans le Pacifique. Or, tout ne se vaut pas, de même que je ne crois pas à la théorie du mort kilométrique qui consiste à faire trois minutes si un avion s’écrase en Sibérie avec deux Français à bord, tandis qu’on ne dit pas plus de trois mots si un autre avion s’écrase en Espagne ou ailleurs, avec cinq cents passagers étrangers. C’est ancré dans les habitudes. Cela dit, on observe une seconde partie magazine des JT avec des sujets plus longs. Il faudrait aller au bout de cette intention. Dans un magazine quotidien d’actualités, il doit y avoir de la place pour des formats magazine.

À quoi tient la volonté de toujours prolonger le direct ?

Le direct, c’est la force émotionnelle. On vous demande de regarder des images fortes, qui n’ont plus besoin de commentaires. C’est un traitement qui se suffit à lui-même. Finalement, toutes les aspérités, comme le commentaire ou la critique, sont gommées. Tout s’écarte et s’efface devant l’image forte. Or, toutes les images méritent d’être critiquées, de passer à la moulinette intellectuelle. L’image, c’est comme un tableau : il y a un plan, un arrière-plan et un hors cadre. La télé ignore le hors cadre, elle se limite au plan et manque de points de vue.

France Télévisions a annoncé son projet de créer une chaîne d’info en continu sur le Web. Qu’en pensez-vous ?

En fervent défenseur du service public, je ne suis pas sûr que la meilleure défense de celui-ci soit de faire de l’info en continu. D’abord pour des questions de temps et de rapidité, ensuite parce que l’on peut se demander à quoi servira de rajouter une chaîne alors que l’on dit que LCI est déjà de trop. Enfin, que va privilégier le service public avec ce type de chaîne d’info ? Si c’est pour faire ce que font les autres, ce n’est pas la peine. D’autant qu’en regardant les JT, on observe qu’ils sont déjà largement inspirés du modèle des chaînes d’info en continu privées.

Quel regard portez-vous sur le traitement médiatique des attentats à Paris, puis sur les élections législatives en Grèce ?

C’était à celui qui suivait le plus les CRS, à celui qui aurait pu coller une caméra sur le casque d’un homme du RAID. Cela a été, là encore, un spectacle, comme si la volonté du téléspectateur avait été de voir la fusillade en direct. On présuppose chez le téléspectateur d’être non pas âpre au gain mais âpre au sang. Ce n’est même plus du journalisme. Dans ces circonstances, j’aurais préféré savoir quel était le parcours des tueurs, comment ils ont évolué, pourquoi et comment. Pour les élections grecques, on n’a rien expliqué, sinon parlé du côté « beau gosse » de Tsipras. Mais quid de la troïka, de sa responsabilité, des responsabilités grecques jusqu’à présent, quid de la situation réelle du pays ? On nous a seulement dit que si Tsipras gagne ce sera un gros danger ! Ou alors, on nous dit que son parti a reçu l’extrême onction de Marine Le Pen ! Sans rien expliquer. Ça consolide le cliché. En gros, l’économie grecque patauge dans la moussaka, et ne cherchons surtout à comprendre pourquoi Alexis Tsipras est passé de 4 à 38 % en si peu de temps, comment il a gagné en crédibilité. On n’a pas eu de décodage, mais une conception ethnocentrique. On regarde les cultures ou l’économie étrangère avec nos propres yeux. On a pourtant besoin de complexités à décrypter. À la place, on a des « expertologues » tous les soirs, qui pensent la même chose, qui se sont souvent trompés, alors qu’il en existe d’autres, avec d’autres positions, mais qui ne sont pas invités sur les plateaux parce qu’on estime leur discours justement trop complexe ! Finalement, tout niveler est une démarche politique ; c’est signifier laisser aller le monde tel quel, sans réfléchir.

Vous prônez la convocation d’un Vatican II de la grand-messe télévisée. Vous y croyez réellement ?

Une réforme du JT sur le fond et la forme est possible. La presse écrite, qu’on dit moribonde, en donne des exemples. Si des journaux comme Politis existent encore, c’est qu’il y a la place pour appréhender le monde et faire de l’info autrement. Il faut savoir combien de divisions veulent changer les choses et y croire.

Jeter le JT , William Irigoyen, éd. François Bourin, 234 p., 14 euros.


Photo : Marie Thiry/Arte

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