« Citoyens sous surveillance » : Des cibles et des suspects

Avec Un œil sur vous, citoyens sous surveillance !, Alexandre Valenti rend compte des libertés individuelles bafouées dans un monde connecté. À découvrir sur Arte le 24 mars à 20h50 et du 21 au 24 en exclusivité sur Politis.fr

Jean-Claude Renard  • 19 mars 2015
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« Je ne me souviens pas de tout ce qui m’a intéressé la semaine dernière, confie Marc Rotenberg, juriste international, mais si quelqu’un allait chez Google et demandait ce qu’une personne en particulier recherche, quelles sont ses croyances politiques, quels sont ses objectifs, ses préoccupations, Google pourrait probablement répondre à ces questions bien mieux que nous le pourrions nous-mêmes ! » Et pour cause : Google conserve chaque donnée pendant cinq ans. Et très probablement bien davantage.

Regarder sans être vu. L’idée n’est certes pas nouvelle. Mais au rythme des avancées technologiques, la surveillance ciblée a viré à la surveillance de masse, à l’échelle planétaire. Avec ses conséquences. Tel est l’objet de ce documentaire, pédagogique et inquiétant, livrant une enquête menée auprès des géants du Net, de hackers et de lanceurs d’alerte, illustré aussi par des images de synthèse et des dessins, Un œil sur vous, citoyens sous surveillance !, réalisé par Alexandre Valenti (récompensé en 2013 par un Fipa d’Or, à Biarritz, pour son reportage Argentine, les 500 bébés volés de la dictature ). Auparavant concentrée sur l’espace public, cette surveillance tous azimuts a gagné l’espace privé. « On ne peut plus tirer le rideau ou fermer sa porte pour être chez soi », dit la voix off qui accompagne le film. Qu’on en juge : objets et jeux connectés, activités sur les réseaux sociaux, mails, détails de géolocalisation via nos smartphones, requêtes sur les moteurs de recherche : toute une vie en ligne transformée en données, représentant « un alter ego numérique » dont personne n’a le contrôle. Alexandre Valenti appuie la mise en scène : un voyant rapporte à ses clients leurs dernières transactions, leurs derniers achats, leurs emprunts ou encore l’état d’un compte courant. Derrière ce magicien sidérant ses clients, un rideau tombe : il a suffi de quelques minutes à des hackers pour connaître ces données personnelles. Parce que « notre vie en ligne ne nous appartient pas ». Valenti pointe ici le profilage précis que tire Facebook de chaque donnée, analysée puis revendue. Une surveillance invisible ouvrant notamment la voie aux publicités personnalisées, et permettant d’influencer le pouvoir d’achat de 1,3 milliard d’utilisateurs. Itou pour Apple, Amazon et Google. « Nous ne sommes plus des clients mais des marchandises », observe un ingénieur allemand. Orienter les lecteurs, après les avoir détectés, c’est bien le but. Mais pas seulement publicitaire quand la surveillance d’État croise la route des géants du Net. Pour Marc Rotenberg, les sociétés modernes sont alors confrontées à un choix politique : ignorer cette surveillance, ou refuser ce qu’il appelle « une prison digitale ». C’est le deuxième volet du film d’Alexandre Valenti : les défenseurs des libertés individuelles face aux partisans de la cybersurveillance (où se mêlent encore caméras et téléphones, dont 70 % des conversations seraient enregistrées).

Pour beaucoup, il s’agit de renforcer le niveau de sécurité, sous couvert de lutte contre la criminalité et le terrorisme. Mais à quel prix ? Aux États-Unis, la surveillance privée et individuelle est légale. « On perd un peu en liberté, on gagne beaucoup en sécurité, c’est un compromis satisfaisant », cède un riverain américain sous l’objectif d’une caméra de surveillance. Le 11 Septembre est évidemment passé par là, la sécurité devenant l’enjeu central de la politique américaine, la National Security Agency (NSA) constituant les yeux et les oreilles du pays, à l’insu des citoyens, tous devenus suspects, jusqu’à ce que Thomas Drake, ingénieur à la NSA ne révèle cette surveillance à grande échelle (avant Edward Snowden). La France n’est pas mieux lotie depuis la loi de programmation militaire de 2014 qui autorise des institutions, comme la gendarmerie ou le service des douanes, à effectuer des écoutes à partir de n’importe quelle forme de communication électronique. Sécurité ou liberté ? La réponse est entre les mains des citoyens, semble dire le réalisateur. Une vision peut-être optimiste quand règne encore l’opacité sur la surveillance et des lois aux contours encore flous devant les nouvelles technologies.

**Un œil sur vous, citoyens sous surveillance !** , mardi 24 mars, à 20 h 50, sur Arte (1 h 30). Et du 21 au 23 mars, en exclusivité sur le site Politis.fr. Soirée Théma en partenariat avec Politis. Image : © Kiki Picasso
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Temps de lecture : 4 minutes
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