Sous la pluie, mais quand même

Près de 20 000 personnes ont bravé les intempéries et la confusion de l’après-attentat du Bardo pour participer à la marche d’ouverture du forum social mondial de Tunis.

Patrick Piro  • 25 mars 2015
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Sous la pluie, mais quand même
photos © Patrick Piro

Illustration - Sous la pluie, mais quand même

Vite, on va rater le lancement ! Blague bien sûr : le temps de mettre en branle les cortèges, et puis on n’est pas aux pièces, et puis c’est la Tunisie, etc. Sur la place Bab-Saadoun, les rangs sont clairsemés, ça sent le petit format.
Pourtant oui, la marche d’ouverture du forum social mondial (FSM) de Tunis s’élance presque à l’heure ce mardi à 14 h 45 sur le boulevard du 20-Mars-1956, et d’un bon pas ! Direction le musée du Bardo, où, une semaine auparavant, trois hommes ont ouvert le feu sur des touristes et des Tunisiens, tuant 23 personnes. Comme en 2013, le FSM aurait bien aimé défiler sous le soleil, sur l’avenue Mohamed-V, et derrière une bannière aux accents plus classiquement altermondialistes.
Sous la pression des événements, les organisateurs tunisiens ont changé leurs plans : on marcherait donc « contre le terrorisme ». C’était sans compter une discussion animée au sein du conseil international du FSM, auquel participent quelques Français. « Ils étaient tous “Charlie”, nous avons insisté pour que le slogan soit plus large et moins émotionnel » , rapporte l’un d’entre eux. La veille, un militant interpellait les organisateurs. « Et que faites-vous du terrorisme d’État ? Allez-vous exonérer Washington, par exemple ? »

Le consensus s’arrêtera finalement sur un slogan plus large. Beaucoup plus large : « Les peuples du monde unis pour la liberté, l’égalité, la justice et la paix, en solidarité avec le peuple tunisien et toutes les victimes du terrorisme, contre toutes les formes d’oppression » , récite d’un trait Damien Azar, de l’Association brésilienne des ONG, membre du conseil international.
Oui mais voilà, il se trouve que la marche est la première démonstration populaire depuis l’attentat du Bardo. Et de nombreux Tunisiens sont venus simplement affirmer « Je suis Bardo » et « Tunisie libre et contre le terrorisme », comme le scande un groupe de femmes, aller-retour Sousse-Tunis dans la journée « et proches de Nidaa Tunes » , la coalition libérale du président Béji Caïd Essebsi.
La police encadre, en rang serrés, noirs et cagoulés. On se fait à l’idée que les fortes paroles de Damien Azar resteront volantes, symboliques et confidentielles.

Illustration - Sous la pluie, mais quand même

Erreur, il existe bel et bien une banderole pour les transcrire, et en quatre langues – arabe, français, anglais et espagnol. L’universitaire Maher Hanine, un politique proche des organisateurs, lui fait remonter la marche au pas de course avec une demi-douzaine de jeunes, sous une pluie battante qui s’est mise de la partie pour embrouiller la vue et éroder les déterminations.

Il semble avoir été pris au dépourvu , comme bien d’autres, par l’avancement inopinée d’une heure de l’heure du départ de la marche. Décision prise dans la matinée. « Par la police , affirme un des responsables, de manière à ce que la dispersion, devant le musée du Bardo, ait lieu avant la nuit. » Télescopage continu avec l’actualité tunisienne : à la même heure, discours de la ministre de la Culture au Bardo pour la cérémonie de réouverture du musée. Mais qui ne sera finalement pas encore rendu accessible au public.
Devant les grilles, sous un ciel où le gris persiste, s’agglutinent les groupes épars de retardataires à leur insu, qui n’en finissent pas de converger. Dix mille, dira la police, le double au moins selon les organisateurs — qui ont peut-être raison, car voilà peu à peu la marche d’ouverture du FSM qui surgit, ex-nihilo , puzzle dont les pièces n’auraient trouvé leur place que sur la ligne d’arrivée.

Illustration - Sous la pluie, mais quand même

Les rangs pétulants et mauves de la Marche mondiale des femmes , les syndicats, les associations de défense des droits humains, les Palestiniens et les Sahraouis, peuples toujours sans territoire et toujours aussi increvables, des associations marocaines et algériennes bien ordonnées qui dissimulent mal leur proximité avec le pouvoir de leur pays, venues pour contrer de vrais militants indépendants. De revendications écologistes, point ou si peu, pas plus que d’anti-capitalisme rageur à la papa, des dizaines de « diplômés chômeurs » tunisiens (ils sont près de 700 000 dans le pays, deux fois plus qu’il y a trois ans, dit-on), dix Bahreïnis venus pour « accroître la conscientisation démocratique, chez nous » , une délégation tchadienne « contre un 5e mandat d’Idriss Déby » , les familles inconsolables des disparus et martyrs des luttes maghrébines. « Pour les droits et la dignité » , revendique le FSM, et il y a du pain sur la planche.

Temps de lecture : 4 minutes
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