Forum social mondial : La Tunisie contre les vents contraires

À Tunis, en dépit du climat sécuritaire et de conditions défavorables, les mouvements sociaux ont démontré la solidité de leur ancrage, notamment dans la région du Maghreb.

Patrick Piro  • 2 avril 2015 abonné·es
Forum social mondial : La Tunisie contre les vents contraires
© Patrick Piro

Certes, il veut bien considérer les difficultés du système de traduction, les changements de salle, les sonos défectueuses… Et puis d’inhabituelles intempéries qui ont dissuadé de nombreux Tunisois de venir assister aux débats du Forum social mondial (FSM). Mais Mouhieddine Cherbib, au nom du comité d’organisation, rappelle que la rencontre aurait pu être purement et simplement annulée, à la suite de l’attentat terroriste du 18 mars dernier, qui a fait 24 morts au musée du Bardo, dans la capitale. « Qu’en aurait-il été en France, par exemple ? »

Signal remarqué, c’est au sein du FSM que les organisations climatiques avaient inscrit un séminaire stratégique d’importance : quelle mobilisation à l’occasion du sommet de Paris fin 2015 (COP 21) ? L’échec de Copenhague (2009) a laissé des traces. Le déploiement massif des organisations n’avait pas désembourbé le conclave des gouvernements, incapable de s’accorder sur la réduction des gaz à effet de serre. En 2015, et alors que la COP 21 est mal partie, les réseaux environnementalistes et de « justice climatique » (plus politisés) ont rapproché leurs analyses : il faut mobiliser la population (et ne pas s’en tenir à du lobbying sur les délégués), et dérouler le calendrier au-delà de la fin de la COP (12 décembre). Décisions adoptées : • Le 28 ou le 29 novembre, organisation d’événements dans tous les pays volontaires. • Le 12 décembre, grande marche à Paris, où sont conviés les militants de tous les horizons ; • Entre les deux, on attend de nombreuses animations, dont le « Village planétaire des alternatives » du réseau Alternatiba. À signaler : une dizaine de partis de gauche et écolos (France, Belgique, Allemagne, Tunisie, etc.) réunis à Tunis ont décidé de s’investir fortement à l’occasion de la COP 21.
La Tunisie, en fragile transition démocratique, est de nouveau entrée dans une phase incertaine, bordée par la Libye en pleine guerre civile, et dont la région frontalière avec l’Algérie est le siège d’accrochages réguliers avec des groupes islamistes armés infiltrés. Les réservations touristiques pour l’été ont plongé : 60 % d’annulations après l’attentat. Les altermondialistes ont fait le contraire. Très peu de défections dans les délégations, certaines s’étant même renforcées après le 18 mars. Du 24 au 28 mars, près de 50 000 personnes issues de quelque 5 000 organisations de 122 pays ont participé à Tunis aux 1 200 ateliers [^2] du FSM organisés à l’université El Manar. « On veut tuer l’unique expérience démocratique pacifique de la région ? Le FSM a donné une réponse claire, nette et immédiate », constate Kamal Lahbib, secrétaire du Forum des alternatives Maroc. Alors que le discours sécuritaire domine très largement en Tunisie, y compris chez des élus de gauche prêts à reléguer au second plan les droits humains pour faciliter la lutte antiterroriste, les mouvements sociaux ont fait entendre leur contrepoint. Le 24 mars, près de 15 000 personnes ont participé à la marche d’ouverture du forum, première grande manifestation de rue après l’attentat, que les organisateurs avaient réorientée pour la faire aboutir au musée du Bardo, non pas « contre le terrorisme » mais en solidarité avec le peuple tunisien, l’unité pour la justice et contre toutes les formes d’oppression – néolibéralisme compris. Hommage de Messaoud Romdhani, du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) : « Si la Tunisie a inspiré les mouvements sociaux dans le monde, elle doit plus au FSM que vous ne l’imaginez. C’est là que nous avons compris qu’il fallait se rassembler pour gagner. » La leçon est en train de porter à l’échelon régional, où un « Forum social maghrébin », qui regroupe notamment des organisations, marocaines, algériennes, tunisiennes et sahraouies, est le véritable organe politique du FSM de Tunis. Dans un contexte moyen-oriental plus explosif que jamais, l’instance a choisi de donner une forte visibilité à la question palestinienne, « cause historique et politique prioritaire, et chère à tous les peuples de la région », justifie Taoufik Ben Abdallah.

Le conflit du Sahara occidental, en revanche, est une pomme de discorde régionale, et il s’est imposé avec une force accrue au cœur des débats. Lors des précédents FSM (Dakar 2011, Tunis 2013), des groupes marocains financés par Rabat avaient provoqué des échauffourées avec les Sahraouis, qui revendiquent l’indépendance de leur territoire. Si les réunions préparatoires ont permis cette année d’apaiser ce front, le gouvernement algérien a pris le relais. Tout au long du forum, les incidents se multiplient, des groupes de « frères » algériens habillés de neuf aux couleurs nationales et volant au secours des Sahraouis, malgré eux. Jeudi 26 mars, près de 500 personnes assistent à une conférence clé sur la résolution des conflits au Maghreb, introduite avec finesse par des intervenants globalement pro-Sahraouis. « Les sociétés civiles deviennent aujourd’hui actrices des négociations, on ne peut plus inventer des solutions sans leur adhésion, défend Gus Massiah, membre du conseil scientifique d’Attac-France. Et le FSM, par sa culture de la diversité et du dialogue, est une chance pour faire évoluer les esprits dans ce conflit. »

L’évocation d’un compromis serait-elle insupportable à certains ? La conférence est brutalement interrompue par l’irruption de drapeaux algériens brandis aux cris de « One-two-three, viva Algérie ! », « Le Sahara aux Sahraouis ! ». « Voilà qui démontre que nos mouvements sociaux dérangent les stratégies gouvernementales », positive Alaa Talbi, animateur au FTDES. C’est patent avec les mobilisations anti-gaz de schiste. En février dernier, le Forum social maghrébin ose une motion de soutien à l’impressionnant mouvement de protestation de la ville d’In Salah, dans le Sud algérien [^3]. « Réplique d’Alger : l’inscription au FSM de plus de 700 “associations”, passées de 80 à 825 en l’espace d’un mois », relate Abderrahman Hedhili, du comité d’organisation tunisien. D’insolites ateliers surgissent, tel celui intitulé « le gaz de schiste, source d’énergie alternative sans danger », présenté par un cadre de la Sonatrach (le géant étatique des hydrocarbures algériens) et un expert sur la même ligne. Et le ton monte immédiatement avec les nombreux militants latino et nord-américains, européens ou africains opposés à l’exploitation du gaz de schiste, cause qui a pris de l’ampleur depuis deux ans. « Expliquez-moi pourquoi il est impossible de trouver à In Salah une seule personne favorable aux forages », s’énerve Youssef Tazibt, député du Parti des travailleurs (PT), qui accuse Fateh Titouche, militant algéro-français, d’être payé par le Mossad israélien. « C’est notre Algérie ! », hurle une députée du FLN, parti au pouvoir. « Notre Algérie n’est pas la vôtre ! », rétorque Mouhad Gasmi. Habitant d’Adrar, dans le sud du pays, il a pris une part active à la mobilisation des populations, dont la résistance inattendue a pris au dépourvu des autorités qui cadenassent toute contestation.

Et un front anti-gaz de schiste commence à se dessiner dans la région maghrébine. « Nous préparons les gens à la lutte, car c’est un tsunami que leur prépare le gouvernement, allié aux parlementaires et aux industriels qu’il exonère de taxes », lance Mohamed Benata, agronome marocain qui signale des travaux de forage à Tarfaya, au sud du Maroc. En Tunisie, un premier puits a été foré dès 2010 et un accord a été signé avec Shell à Kairouan, région pourtant en déficit chronique d’eau alors que la fracturation hydraulique, seule technique industrielle disponible pour l’exploitation du gaz de schiste, en est très consommatrice. « Les autorités font du chantage : sans le gaz de schiste, vous allez rester au chômage ! », s’élève Khaoula Chikhaoui, du Réseau alternatif des jeunes.

La liaison s’est opérée entre ces luttes et les mouvements européens anti-gaz de schiste tels que les Amis de la Terre, Attac ou la fondation allemande Rosa-Luxemburg, qui les appuient résolument. Sarah Rifaat, de la campagne internationale 350.org sur le climat, relève cependant le faible niveau d’information des populations. « La plupart des études les concernant ont été produites en anglais, éveillant un intérêt limité des médias locaux. » Hamza Hamouchene, cofondateur d’Algeria Solidarity Campaign, vient de publier un ouvrage qui compile une série d’articles traitant de l’impact des politiques énergétiques sur l’eau, le climat, la désertification, l’agriculture. Il est rédigé en arabe et il n’existe pas de version anglaise à ce jour. « Il est temps de développer notre propre langage sur ces sujets. Même s’il faut se débrouiller pour traduire des termes jusque-là inconnus, comme “justice climatique”. »

Le Conseil international (CI) du FSM a vécu, dimanche dernier, une séance qui fera date. Interpellé sur sa stratégie, sa gouvernance et sur la pertinence du format « FSM », cet organe aux contours mous s’est fait bousculer par une bande de jeunes Québécois demandant depuis quatre ans l’attribution du FSM. Énergie, idées neuves, dossier bien avancé… et pas d’alternative sur la table : ce sera donc Montréal, en août 2016. Et l’épineuse question des visas, qui risque d’évincer les ressortissants du Sud ? Des négociations « sont en cours » avec les autorités. « S’il le faut, lançons une campagne mondiale de pression et occupons les ambassades canadiennes ! », lance le Français Bernard Dréano.

[^2]: Auxquels s’ajoutent les activités de plusieurs forums thématiques (parlementaire, science et démocratie, médias libres, éducation, eau).

[^3]: voir Politis n° 1341, du 19 février.

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