Jeunes et jihad, un phénomène sans précédent selon le rapport du Sénat

Ingrid Merckx  • 8 avril 2015
Partager :
Jeunes et jihad, un phénomène sans précédent selon le rapport du Sénat
© Image diffusée par un compte Twitter djihadiste en juin 2014. (AFP PHOTO / HO / ALBARAKA NEWS)

Sans précédent. Si la France a toujours connu des départs de ses ressortissants vers des pays en guerre (Bosnie, Afghanistan, Mali), « le départ de centaines de jeunes Français vers les zones de combat syro-irakiennes pour y rejoindre des groupes pour la plupart terroristes, singulièrement Daech, afin d’y accomplir ce qu’ils croient être le jihad » , est exceptionnel de par son ampleur et sa nature. C’est ce que révèle un rapport d’une commission d’enquête du Sénat présidé par Nathalie Goulet (UDI) et André Reichardt (UMP), publié ce mercredi 8 avril sous le titre : « Filières “jihadistes” : pour une réponse globale et sans faiblesse ».

Ils seraient environ 1 500 jeunes Français à être partis dans ces zones de conflit, soit trois fois plus qu’en janvier 2014. La France ayant « le triste privilège d’alimenter le contingent européen le plus nombreux » , d’après le rapport. 413 sont arrivés à destination. 261 ont quitté ces territoires, dont 200 pour regagner la France. 85 sont supposés morts et 2 emprisonnés.

« La crise syro-irakienne marque une évolution notable dans les parcours des jihadistes français, qui n’ont plus nécessairement besoin du secours de filières structurées pour rallier la zone de combats ou préparer un attentat » , précise le rapport, qui indique que le recrutement est majoritairement organisé via Internet, une sorte de « terrorisme en accès libre » . Il y aurait très peu de départs isolés et une forme de reprofessionnalisation des filières jihadistes.

Concernant les motivations des jeunes qui partent, le rapport fait état d’une volonté de prendre une « revanche sur ce qui est perçu comme une humiliation systématique de la communauté musulmane par les puissances occidentales » mais aussi d’un « sentiment d’injustice renforcé par l’illisibilité, voire l’incohérence de la politique étrangère de la France » .

Le profil des partants évolue, selon le rapport, qui observe : « De plus en plus de départs en famille, parfois avec de très jeunes enfants. La part des femmes, notamment mineures, est par ailleurs en notable augmentation, qu’elles partent avec leur mari – le mariage pouvant être organisé sur le territoire français, juste avant le départ, avec un candidat choisi par le recruteur – ou avec l’intention d’en trouver un sur place. »

Et si les jeunes issus de la petite délinquance sont encore concernés, la moitié des nouvelles recrues seraient inconnues des services de police. Le nombre de recrues issues de la classe moyenne, enfants de médecins et d’enseignants notamment, et parfaitement intégrés, augmente, ainsi que la part de nouveaux convertis. En outre, comme le notait déjà la sociologue Dounia Bouzar, « une part importante des individus radicalisés et désireux de partir pour le jihad ne fréquentent pas, ou très peu, les mosquées » .

Après les constats, la commission d’enquête délivre une liste de 110 propositions pour lutter contre les phénomènes de radicalisation. Si elle insiste sur la nécessité de la prévention à l’école et dans les prisons, et prend des précautions concernant les dérives possibles de la surveillance généralisée, ces mesures induisent la mise en place d’un arsenal répressif : surveillance d’Internet, robinet à signalements, partage d’informations entre les service de renseignement, etc.

Les sénateurs, qui ont fait l’aller-retour aux États-Unis, proposent tout de même de s’inspirer du Patriot Act , qui a permis « d’abattre ce mur entre les missions de “law enforcement” et de renseignements » .

Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Au-delà du cas Bruel, les rouages d’un système
Analyse 26 juin 2026 abonné·es

Au-delà du cas Bruel, les rouages d’un système

L’affaire touchant le chanteur rappelle une évidence trop souvent oubliée : les violences prospèrent rarement seules. Elles s’inscrivent dans des structures qui les tolèrent, les couvrent ou les encouragent. Comment l’industrie musicale produit des monstres.
Par Lise Lacombe
Meurtre de Nahel : le combat des mots
Médias 24 juin 2026 abonné·es

Meurtre de Nahel : le combat des mots

Dès les premières heures après la mort de Nahel, les mots des médias grand public ont déshumanisé le jeune homme. L’éventualité d’un retour du terme « meurtre » dans le débat public, avant le procès du policier, autorise la perspective d’un autre regard sur « l’affaire Nahel ».
Par Ramdan Bezine
« Avec le drame de Nahel, la jeunesse a compris qu’il fallait lutter pour se faire entendre »
Entretien 24 juin 2026 abonné·es

« Avec le drame de Nahel, la jeunesse a compris qu’il fallait lutter pour se faire entendre »

Nemetodorum est une pièce de théâtre documentaire créée par Nicolas Sene, avec comme point de départ la mort de Nahel Merzouk le 27 juin 2023. Le cinéaste, artiste et acteur de terrain dans la ville des Hauts-de-Seine cherche à inscrire dans le champ culturel la mémoire de ce drame.
Par Kamélia Ouaïssa
« Sans nous, il y aurait eu un autre drame »
Reportage 24 juin 2026 abonné·es

« Sans nous, il y aurait eu un autre drame »

Trois ans après les révoltes consécutives au meurtre de Nahel Merzouk, les mères du quartier du Moulin Neuf, à Stains, reviennent sur les raisons qui les ont poussées, ce soir-là, à occuper la rue.
Par Kamélia Ouaïssa