Affaire Kerviel – Société générale: vers un scandale d’Etat?

Les nouvelles révélations de Mediapart fragilisent la version de la banque et accréditent un peu plus la thèse de l’ex-trader. Plusieurs politiques demandent la révision du procès.

Pauline Graulle  • 18 mai 2015
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Affaire Kerviel – Société générale: vers un scandale d’Etat?
© Photo: Jérôme Kerviel à son arrivée à la Cour d'appel de Versailles, le 15 avril 2015. THOMAS SAMSON / AFP

« L’affaire Kerviel » est-elle une erreur judiciaire ? Le fruit d’un complot pour sauver une banque sur le dos d’un de ses salariés, Jérôme Kerviel ? Un témoignage révélé hier par Mediapart (lire ici et ici) jette un énième, mais important, pavé dans la mare (déjà remplie d’eau trouble) de l’affaire.

Lire > Jérôme Kerviel : Sept ans de déboires

_ Oui, la Société Générale connaissait les agissements de son trader, et oui, elle aurait manipulé le procès pour cacher la vérité, avec le concours de la justice. Ce ne sont plus seulement les défenseurs de Jérôme Kerviel qui le disent, mais la commandante de police chargée de l’affaire, qui l’a déclaré très officiellement au juge d’instruction Roger Le Loire.
« A l’occasion des différentes auditions et des différents documents que j’ai pu avoir entre les mains, j’ai eu le sentiment puis la certitude que la hiérarchie de Jérôme Kerviel ne pouvait ignorer les positions prises par ce dernier » , a affirmé Nathalie Le Roy
d’après le PV d’audition que s’est procuré Mediapart.


### Des témoins « dirigés » par la Société Générale


Ce témoignage, recueilli dans le cadre de l’information judiciaire ouverte en juin 2014 pour « escroquerie au jugement » et « faux et usage de faux » , à la suite d’une plainte de l’ancien trader et de son avocat, semble donner raison à ces derniers, qui dénoncent depuis bien longtemps les dysfonctionnements liés à l’enquête. Au juge, la policière explique ainsi:
« C’est la Société générale elle-même qui m’adress[ait] les personnes qu’elle juge[ait] bon d’être entendues. Je n’ai jamais demandé : “Je souhaiterais entendre telle ou telle personne.” C’est la Société générale qui m’a dirigé tous les témoins. »
Ce qui ne l’a, en 2008, pas dérangée, ni, semble-t-il, aucun de ses collègues judiciaires.

_ Elle raconte aussi avoir surpris, dans les couloirs du Palais de justice, lors du délibéré du procès en appel, une conversation d’une dame travaillant aux ressources humaines de la Société générale « qui disait qu’elle était ulcérée que Jérôme Kerviel serve de fusible» :
« Tout en connaissant ma qualité, elle a surenchéri en m’expliquant qu’en janvier 2008, après la découverte des faits, Frédéric Oudéa, à l’époque directeur financier, avait “séquestré” un certain nombre de cadres afin de leur faire signer un engagement de confidentialité de tout ce qu’ils avaient pu apprendre et qu’ils s’engageaient même à ne pas en parler à leur propre conjoint. De ce qu’elle me disait, la plupart des personnes ont signé cet engagement. »
La commandante s’étonne également que « dans le cadre du fonctionnement procédural de cette enquête, […] il n’ait jamais été possible d’obtenir une expertise sur le montant des pertes déclarées par la Société générale » .

_ Ce témoignage fait tomber la ligne d’accusation de la Société générale. La banque, qui avait traité, au moment des faits, Kerviel d’ « escroc » et de « terroriste » , expliquait ainsi que jamais, ô grand jamais, elle n’avait été au courant du jeu dangereux du trader, qui avait parié jusqu’à 50 milliards de positions dans la salle des marchés, une somme supérieure aux fonds propres de la banque.

Avec les nouvelles révélations de Mediapart, « l’affaire Kerviel » continue de se détricoter. En mars 2014, un arrêt de la Cour de cassation avait déjà cassé le procès au civil : confirmant certes les trois ans de prison ferme pour Kerviel, la Cour avait annulé les 4,9 millions de dommages et intérêts réclamés au condamné.

Lire > Jérôme Kerviel : Naissance d’un mythe

### De la Société Générale à l’Etat

_ « Il faut rester prudent » , commente toutefois un chroniqueur judiciaire qui a suivi l’affaire depuis le début, et qui continue de se demander : « Si la Société générale savait, alors pourquoi y a-t-il eu 900 fausses écritures dans le système ? Et pourquoi la ligne de défense de Kerviel, au début du procès, a-t-elle consisté à affirmer qu’il était seul sur le coup ? Il l’a déclaré devant le juge Van Ruymbeke qu’on ne peut pas accuser de collaborer avec le monde financier. » Il faut aussi se demander pourquoi la commandante de police, qui a gardé le silence pendant des années, parle aujourd’hui. Enfin, pourquoi la justice a-t-elle laissé se dérouler un procès où manifestement, les dés étaient pipés ?

_ Ce lundi, plusieurs politiques et personnalités ont réclamé la réouverture du procès : Eva Joly et Jean-Luc Mélenchon, défenseurs de longue date de Jérôme Kerviel, mais aussi Cécile Duflot ou Julien Bayou, porte parole d’EELV, qui tentera de poser une question à l’AG des actionnaires le 19 mai. Le député socialiste Yann Galut, vice-président du groupe socialiste à l’Assemblée et spécialisé sur les questions de fiscalité a lui, exigé « la création d’une commission d’enquête parlementaire pour faire la lumière sur les agissements de la Société générale » . Pour Olivier Dartigolles, le porte-parole du PCF, qui a réagi sur Twitter, au-delà des agissements de la banque, c’est le fonctionnement de la justice qui est en cause:

_ Il est vrai que plusieurs points de l’affaire restent incompréhensibles. Pourquoi le parquet a-t-il classé sans suite certaines demandes d’expertise déposées ? Pourquoi la lumière n’a-t-elle jamais été faite sur les pertes réellement dues aux agissements de Kerviel – les opérations n’avaient pas été « débouclées » à l’époque du procès –, alors même qu’une déduction fiscale d’1,7 milliard d’euros a été accordée à la banque en 2008 par Christine Lagarde, au motif que la Société générale avait été flouée ? Le mystère reste entier. Espérons-le, plus pour longtemps.

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