Le « non » grec, victoire pour l’Europe

TRIBUNE. Faire de la politique aujourd’hui, c’est effacer ensemble la crise du modèle ancien et financer un modèle nouveau, à la mesure du défi écologique.

Alain Lipietz  • 8 juillet 2015
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Le « non » grec, victoire pour l’Europe
© **Alain Lipietz** Économiste, ex-député européen EELV. Photo : AYISSI/AFP

Le « non » des Grecs est une immense victoire pour l’Europe. On va enfin sortir du « gouvernement par les règles », on va enfin refaire de la politique, et même de l’économie politique. On aurait aussi refait de la politique avec le « oui », d’ailleurs. La pire : démission des Syriza, nouvelles élections, victoire probable de « ce qu’on n’a pas encore essayé » : Aube dorée. Mais, pour bien comprendre, commençons par l’économie politique. Tous les vrais économistes, qui n’ont pas oublié Keynes, les prix Nobel Stiglitz et Krugman, les vrais praticiens Draghi ou Strauss-Kahn, le savent et le disent (parfois) : la Grèce ne peut pas payer sa dette, pas plus que l’Allemagne ses dettes de guerre. La pressurer pour la faire payer, c’est l’enfoncer dans la récession, donc diminuer ses recettes fiscales, augmenter son déficit au numérateur, diminuer son PNB au dénominateur, donc augmenter son taux d’endettement. Évident ? La troïka l’a nié, elle est entièrement responsable de l’endettement supplémentaire, depuis 2010, d’un pays dont elle a pris les rênes. La solution est tout aussi évidente : effacer une partie de la dette ou reporter son paiement… aux calendes grecques.

J’étais à Athènes la semaine de la « rupture » des négociations. Maria Karamessini, la plus brillante de mes thésardes, aujourd’hui présidente du Pole emploi grec, me disait : « Les pays européens pauvres se plaignent. “Encore de l’argent pour la Grèce, plus riche que nous ?” Mais nous ne demandons pas d’argent ! Nous demandons qu’on nous laisse tranquilles un moment, et tu sais bien qu’à cette condition nous pourrons, en fin de compte, rembourser plus et plus vite. » DSK, dans son autocritique « Apprendre de ses erreurs ^2 », ne dit pas autre chose, et Christine Lagarde le sait aussi bien. « Mais, poursuivait Maria, “ils” veulent nous punir, ou plutôt éviter la contagion. Contagion financière : tous les autres demanderaient la même chose que nous. Et contagion politique, c’est pourquoi Sigmar Gabriel, le chef du SPD allemand, est le plus intraitable. »

Si je peux encore me permettre une correction à la thèse de Maria : diminuer la dette de tous les autres est non seulement probable, mais obligatoire. C’est la leçon chypriote : l’effacement d’une partie de la dette grecque a mis en faillite certains de ses créanciers. Il faut donc un rééchelonnement des dettes, coordonné au moins à l’échelle européenne. Ce qu’avait compris Hoover avec son moratoire de 1932 : pour « raboter » l’insoutenable dette de guerre allemande, il fallait raboter aussi l’insoutenable dette de reconstruction française et belge à l’égard des États-Unis. Et, techniquement, la meilleure solution est un large rééchelonnement. Ainsi, la dette ne disparaît pas de l’actif des créanciers, et peut donc être « monétisée » en cas de besoin par la Banque centrale [^3]. Et là, on revient à la politique. Hoover a échoué face au blocage des Français, ce qui a provoqué sa propre défaite et la victoire d’Hitler. Mais le monde est désormais bien plus interconnecté que dans les années 1930. Rééchelonner la dette du monde entier (ou du moins les dettes réciproques entre Européens) demande plus qu’un moratoire entre quatre pays. Il s’agit de solder la faillite du régime libéral-productiviste en vigueur depuis les années 1980. Il s’agit bien de « reconstruction », comme après une guerre mondiale. Il faut un nouveau Bretton-Woods. Et il n’est plus de gouvernance ni même de leadership mondial à même de le proposer, de l’organiser. Sauf, justement, au sein de l’Europe, ce qui est largement suffisant pour l’Europe du Sud et de l’Est ou les îles britanniques. Faire de la politique aujourd’hui (et éviter le retour des fascismes sous le masque des souverainismes nationaux, comme en Hongrie), c’est effacer ensemble la crise du modèle ancien et financer un modèle nouveau, à la mesure de l’autre défi : écologique. Et là, la Grèce a des atouts, y compris compétitifs.

Il nous faut plus d’Europe, plus d’intégration, plus de « mécanisme européen de solidarité bancaire et budgétaire », mais avec en outre un traité de rééchelonnement général, et surtout pas un traité de désendettement accéléré de chaque pays isolément, comme le stupide TSCG, traité « de la règle d’or ». Le « non » grec n’est pas un vote souverainiste nationaliste. Appelé par un gouvernement pro-Europe et pro-euro, c’est un vote par procuration pour tous les peuples d’Europe, un cri contre les potions mortifères et inefficaces de la troïka. Car aucun pays, même la Grèce, n’est une île. Donc n’envoie jamais quelqu’un s’enquérir pour qui sonne le glas : car il sonne pour toi.

[^2]: http://fr.slideshare.net/DominiqueStraussKahn/150627-tweet-greece 

[^3]: Cf. Green Deal, Alain Lipietz, La Découverte (2012).

Publié dans
Tribunes

Des contributions pour alimenter le débat, au sein de la gauche ou plus largement, et pour donner de l’écho à des mobilisations. Ces textes ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction.

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