L’image manquante (« À flux détendu »)

C’est une image, celle du petit Aylan, qui indigne autant qu’elle bouleverse.

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C’est une image, celle du petit Aylan, qui « laisse sans voix » parce qu’ « elle parle d’elle-même », a-t-on répété à satiété. Une image qui «  réveille les consciences  », indigne autant qu’elle bouleverse. Cela tient presque du miracle – le vocabulaire religieux est d’ailleurs de rigueur, puisque l’image s’est transformée, dit-on, en icône. D’autres l’avaient pourtant précédée, en particulier sur Facebook. De mêmes corps d’enfants que la vie a désertés, de petits cadavres désolés sur la côte libyenne, mais ces photographies n’ont pas soulevé d’émotion particulière sur le Net. Du coup, les journaux, à la traîne de ce qui se passe sur les réseaux sociaux, ne s’y sont pas intéressés. Peut-être sont-elles arrivées trop tôt. Comme l’explique André Gunthert, chercheur en histoire visuelle à l’EHESS, de même que l’image d’une petite Vietnamienne brûlée au napalm, en 1972, a choqué l’Occident alors que la guerre du Vietnam était déjà entrée dans sa dernière phase, la photo d’Aylan, et l’effet qu’elle suscite, est survenue alors qu’Angela Merkel s’était déjà prononcée en faveur de l’accueil des réfugiés. Reste l’essentiel : les consciences réclament une image atroce pour « se réveiller ». Une semaine plus tôt, l’un des plus vieux bidonvilles de Roms, à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), a été évacué sous l’injonction du maire communiste de la ville. Trois cents Roms, des hommes, des femmes et des enfants scolarisés, livrés à la rue, un triste jour de pluie. Médecins du monde et la Fondation Abbé-Pierre avaient pourtant proposé à l’édile un plan de « sortie par le haut » sur trois ans, avec relogements à la clé. En vain. Le campement avait pour nom le Samaritain, qui résonne aujourd’hui non sans triste ironie. De bons Samaritains, il y en avait si peu, des militants infatigables, toujours les mêmes. Cette évacuation a laissé indifférent. Pour les Roms, il manque encore une image, une image atroce, comme il se doit.


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