Des élèves inquiets par le vote FN et stupéfaits par l’abstention !

Jean-Riad Kechaou  • 8 décembre 2015
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Des élèves inquiets par le vote FN et stupéfaits par l’abstention !
Photo de une : DAMIEN MEYER / AFP

Après un triste dimanche soir, la journée de lundi commençait mal. A peine arrivé au collège, je m’étais emporté contre un élève de sixième couvert d’un grand drapeau de l’Algérie devant le portail de l’établissement. Une provocation inutile au lendemain d’une élection propulsant en tête un parti utilisant ce genre d’infantilité pour stigmatiser davantage les populations issues de l’immigration et recueillir ainsi encore plus de voix.

N’étant pas sollicité par mes élèves le lundi matin, je ne pensais pas évoquer avec ceux de l’après midi les résultats du premier tour de ces élections régionales. Ils ne sont majoritairement pas intéressés par ce sujet réservé aux adultes selon eux.

Hasard du calendrier, mes cours de l’après midi avec mes troisièmes étaient centrés sur les droits et devoirs du citoyen français. Pour ce faire, rien de tel qu’un petit texte de Régis Debray extrait de son livre expliquant la République à sa fille, paru au Seuil en 1998. Devoirs du citoyen, civisme, civilité, de nombreux termes sont passés en revue. Et là, une phrase alerte une élève qui me demande un éclaircissement. Elle évoque les dangers de l’abstention.

La République expliquée à ma fille, Régis Debray, Le Seuil, 1998

Le citoyen est celui qui participe de son plein gré à la vie de la cité (…).
La civilité, c’est parler poliment à ses voisins, s’occuper des personnes âgées du quartier, c’est s’abstenir de jeter sa canette de bière au bord de chemin ; c’est baisser la radio quand on ouvre sa fenêtre sur la cour (…).
Si tu ne votes pas, pour t’occuper seulement de tes petites affaires, tu laisseras les autres décider à ta place des grandes. Mais alors, tu ne pourras pas venir te plaindre si un jour, par malheur, le gouvernement sorti des urnes décide de mettre tous les bronzés à la porte ou d’interdire le rap sur les antennes. (…)
Le citoyen a le pouvoir de faire la loi. Si tu fais la loi, il est normal que tu lui obéisses. Ça s’appelle le civisme.
Et si tout le monde s’arrangeait pour ne pas payer d’impôt, il n’y aurait plus de gendarmes, ni de lycées, ni d’hôpitaux, ni d’éboueurs, ni d’éclairage public, parce qu’il faut de l’argent à l’État ou à la ville pour entretenir tous ces services.

Régis Debray, La République expliquée à ma fille, Le Seuil, 1998.

« Si tu ne votes pas, pour t’occuper seulement de tes petites affaires, tu laisseras les autres décider à ta place des grandes. Mais alors, tu ne pourras pas venir te plaindre si un jour, par malheur, le gouvernement sorti des urnes décide de mettre tous les bronzés à la porte ou d’interdire le rap sur les antennes. »

-* Ils vont vraiment mettre tous les étrangers dehors monsieur ? (un élève)
-* Non, les régions ont pour responsabilité les transports régionaux, comme le RER et le prix de votre carte Navigo, l’entretien et la construction de lycées et l’apprentissage notamment. Cela vous concernera donc directement l’année prochaine. (moi)
-* Oui, mais si Marine Le Pen gagne les présidentielles, ça peut arriver ? (un élève)
-* Non, mais le droit du sol peut être remis en cause.** (moi)

La phrase fait mouche. On a étudié la semaine derrière les différentes façons d’être français ou de le devenir. Certains élèves de la classe nés en France de parents étrangers sont devenus Français à 13 ans, ce qui avaient étonné leurs camarades pensant que l’on était tous Français dès la naissance.

-* Et les étrangers, Monsieur ? Ils auront encore des droits en cas de victoire de Marine Le Pen aux présidentielles ? (un élève)
-* Oui, mais les aides sociales, par exemple, seront distribuées prioritairement aux Français. (moi)
-* Même les Français d’origine étrangère ne seront plus prioritaires ? (un élève)
-* Non, on ne peut revenir sur la nationalité française accordée à ces gens. (moi)

Le dépit est visible sur de nombreux visages. Ce thème aussi a été évoqué au moment de l’étude des principes républicains lors d’un cours précédent.

-* Cela vous fait peur ? (moi)
-* Ben, quand même ! Mais pourquoi les Français votent-ils FN ? (un élève)
-* Ils sont en colère et la crise économique ne fait que l’amplifier (moi)
-* C’est un peu comme dans l’Allemagne des années 30, les nazis ont profité de le crise économique monsieur ! (un élève)

Pas mécontent de cette réflexion faisant référence au cours d’histoire du mois précédent , je lui réponds que oui, en temps de crise les partis extrémistes sont souvent favorisés.

-* Vous savez, le premier parti de France hier, ce n’était pas le FN… (moi)

Les élèves me regardent étonnés même si certains détectent le côté provocateur de cette déclaration.

-* Qui alors ? (un élève)
-* C’est l’abstentionnisme, 50 % des Français se sont abstenus. (moi)
-* Ça veut dire quoi abstentionnisme ? (un élève)
-* Des citoyens inscrits sur des listes électorales qui ne se déplacent pas pour aller voter. (moi)
-* En Seine Saint Denis [^2], elle atteint même 70% (un élève)

La stupéfaction se lit dans beaucoup de regards. De la colère aussi quand je leur explique que voter prend un quart d’heure. Certains semblent énervés par ce manque de civisme pensant même que le vote était un devoir.

-* Les scores obtenus par les différents partis hier soir ne représentent que la moitié des citoyens Français. (moi)
-* Mais pourquoi on oblige pas les gens à aller voter monsieur alors ?!! (un élève)
-* Ça, c’est une bonne question.Vous êtes pour que le vote soit obligatoire et que l’on mette une amende aux abstentionnistes ? (moi)
-* Oui, 50 euros ce serait bien ! (un élève)

La classe acquiesce.

-* Vous comprenez alors la phrase de Régis Debray: il ne faut donc pas se plaindre des résultats d’une élection quand on ne va pas voter. (moi)

-* Vous irez voter vous, à votre majorité ? (moi)
-* Oui !
Répondent unanimement ces élèves qui seront les premiers touchés par les changements de politique au niveau régional .

À bon entendeur…

[^2]: Le collège est situé dans un quartier en partie sur ce département

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Temps de lecture : 6 minutes
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