Cologne : à qui profite le crime ?

Les agressions sexuelles de la Saint-Sylvestre, dont les suspects identifiés à ce jour sont de jeunes migrants, ont crispé le débat sur les demandeurs d’asile.

Rachel Knaebel  • 3 février 2016 abonné·es
Cologne : à qui profite le crime ?
© Photo : OLIVER BERG/DPA/AFP

« Mais qu’est ce qui s’est passé à Cologne le 31 décembre ? », demande cette jeune femme syrienne arrivée en Allemagne il y a quelques semaines seulement. « J’ai vu des choses circuler, mais je n’ai pas bien compris. » Difficile de lui répondre précisément, tant la situation est complexe et les informations fiables encore parcellaires sur les centaines d’agressions sexuelles et les vols commis dans cette ville d’un million d’habitants la nuit de la Saint-Sylvestre.

Le 1er janvier, la police de Cologne avait d’abord annoncé un réveillon « paisible ». Ce n’est que quelques jours plus tard, à mesure que les plaintes pour agressions sexuelles se multipliaient, que le drame de cette soirée a été révélé : des agressions en série perpétrées par des hommes amassés sur la place centrale, là ou un millier de personnes se trouvaient pour suivre les feux d’artifice du Nouvel An, et dans la gare juste en face.

Après avoir été accusée de taire les faits, la police n’a commencé à communiquer avec précision que plusieurs jours après les événements. Le 21 janvier, le ministère de l’Intérieur de la région de Rhénanie-du-Nord–Westphalie a finalement rendu public un rapport de plus de cent pages sur les agressions qui se sont produites à Cologne et dans trois villes alentour – Düsseldorf, Bielefeld et Dortmund –, avec une ampleur moins importante.

« Le premier signalement, sur un risque de mouvement de panique dans la foule, est arrivé le 1er janvier à 2 h 56 », précise le document. La police, présente pour maintenir l’ordre pendant les festivités, décrit alors un attroupement d’un millier de personnes sur cette place située entre la cathédrale et la gare. Il s’agit pour beaucoup d’hommes, alcoolisés, avec « un potentiel agressif ». Le deuxième signalement n’arrive que dans l’après-midi du 1er janvier : au moins onze femmes ont été victimes d’agressions sexuelles. Elles ont été encerclées par des groupes d’hommes, tripotées, victimes d’attouchements, on leur a volé leurs affaires, arraché leurs bijoux. Des centaines de plaintes de ce type ont suivi. Au 18 janvier, les autorités comptaient 482 femmes victimes d’agressions sexuelles la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne. Pour l’une d’entre elles, les attouchements ont été jusqu’au viol. Une centaine de plaintes pour vols émanent aussi d’hommes.

La police locale a, pour l’instant, trente suspects dans le viseur, dont six mis en cause pour des agressions sexuelles, les autres pour vols ou violences. Elle a indiqué la nationalité et le statut légal de présence sur le territoire de chacun de ces suspects. Ce qui n’est pas habituel de sa part. De même pour les médias. Le code de déontologie de la presse allemande stipulant que, « dans les informations sur des délits et crimes, l’appartenance des suspects ou des auteurs à des minorités religieuses, ethniques ou autres ne doit être mentionnée que s’il existe une relation justifiée avec la compréhension des événements ».

Les discussions sur les dissimulations supposées de la police, dans une ambiance de plus en plus violente sur la politique d’accueil des réfugiés, ont eu raison de ces réserves. « Sur les trente suspects, vingt-cinq sont de nationalité marocaine ou algérienne », a donc précisé la police. Aucun n’est Allemand. Les suspects ont entre 16 et 32 ans. Seize sont enregistrés comme demandeurs d’asile, deux sont des mineurs non accompagnés. Huit autres sont en situation irrégulière. La moitié n’a pas d’adresse fixe.

Au fil des pages du rapport, les autorités indiquent ne pas pouvoir établir avec certitude que les agressions ont été organisées. « Il reste toutefois très probable [qu’elles] aient été influencées, dans leur déroulement et leur coordination, par des dynamiques criminelles de groupe », précise le document.

Les forces de l’ordre de la région enquêtent depuis 2013 sur la criminalité dans les milieux d’immigrants originaires d’Afrique du Nord. Mais sans pouvoir, là non plus, conclure à l’existence de véritables bandes organisées. Le 16 janvier, à -Düsseldorf, la police a même effectué une razzia massive dans le quartier de la ville, surnommé « le Maghreb », où vivent de nombreuses personnes originaires d’Afrique du Nord. Une opération qui a été critiquée par des travailleurs sociaux de la ville comme s’étant déroulée de manière largement discriminatoire.

De fait, les agressions de Cologne ont très vite été instrumentalisées à l’avantage des droites extrêmes. De la porte-parole du parti Alternative für Deutschland, qui a directement accusé la politique d’accueil de Merkel d’être responsable, au mouvement raciste et islamophobe Pegida. Jusqu’au gouvernement russe : la semaine dernière, une affaire de détournement de mineur d’une jeune fille d’origine russe à Berlin a été commentée par le ministre russe des Affaires étrangères lui-même. Celui-ci a accusé l’Allemagne de masquer la vérité. Des groupes violents d’extrême droite de la région de Cologne ont été jusqu’à appeler sur les réseaux sociaux à une expédition punitive contre les auteurs des agressions de Cologne.

« Ce qui s’est passé le 31 décembre est dramatique, et il ne faut pas le minimiser. Le problème est que, le reste du temps, personne ne parle des violences sexuelles faites aux femmes, alors que c’est tous les jours qu’elles se font harceler et agresser dans la rue. Maintenant, on en parle, mais pour mettre ces violences automatiquement en relation avec les demandeurs d’asile. C’est très préoccupant », s’insurge Hilal Sezgin, intellectuelle germano-turque, éditorialiste pour l’hebdomadaire de centre-gauche Die Zeit, et bénévole dans une structure d’aide aux réfugiés. « Nous sommes une grande majorité de femmes dans l’aide aux réfugiés. Avec mon groupe, nous allons la nuit à la gare et apportons un soutien à ceux qui attendent là avant de pouvoir continuer leur voyage. Il y a des familles avec des enfants mais aussi beaucoup de jeunes hommes seuls, et nous n’avons jamais eu de problèmes. »

Avec les agressions de Cologne, c’est un groupe bien particulier de demandeurs d’asile, jusqu’ici quasiment invisible dans le débat public, qui se retrouve au centre de toutes les discussions : les hommes venus du Maroc, d’Algérie et de -Tunisie. Eux aussi ont suivi le mouvement de migration de masse en cours depuis l’été pour venir tenter leur chance en Allemagne. Mais ils n’ont quasiment aucun espoir de voir leur demande d’asile acceptée. Selon l’association Pro Asyl, en 2015, moins de 4 % des demandeurs du Maroc et moins de 2 % des Algériens se sont vu offrir la protection de Berlin.

« Ces jeunes hommes d’Afrique du Nord sont pour une part venus par la Turquie et la Grèce ces derniers mois. Mais il y a aussi des jeunes qui sont ici depuis cinq ou dix ans. Le problème, c’est aussi la grande fragilité de leur statut », analyse le sociologue Claus Leggewie, professeur à l’université d’Essen, au nord de Cologne. Ils sont trop peu -qualifiés pour -trouver un emploi et ne parlent pas allemand, pour la plupart.

« C’est exclu qu’ils retournent vers le pays d’où ils viennent. Qui voudrait rentrer aujourd’hui en Algérie ? Et les pays en question refusent bien souvent de les accueillir, même s’ils sont expulsables, mais personne ne s’occupe d’eux non plus,poursuit l’universitaire. Ici, ils se retrouvent dans des groupes de jeunes des grandes villes pour lesquels la délinquance ou la petite criminalité est monnaie courante. Ce sont les nouvelles “classes dangereuses” que Louis Chevalier avait décrites pour le Paris du XIXe siècle. C’est un nouveau lumpen-prolétariat qui est en train de se créer, qui tend évidemment à la criminalité et peut devenir agressif sexuellement. Ils sont autant des produits de notre société que de la société dont ils viennent, où ils sont aussi marginalisés, sans travail, sans divertissement, sans aucune perspective. »

S’il est évident, pour Claus Leggewie, que les coupables de délits doivent être punis, il est également indispensable, selon lui, d’« essayer de comprendre cette situation ». La droite du gouvernement allemand a préféré répondre au problème en demandant des expulsions plus simples et plus rapides des réfugiés criminels… mais aussi des demandeurs d’asile marocains et algériens dans leur ensemble.

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