Une petite victoire dans la débâcle

Mercredi 18 février, la plupart des inspections académiques annonçaient officiellement dans chaque département les fermetures et ouvertures de classes dans le primaire.  Dans le quartier des Coudreaux à Chelles (77),  les cinq classes qui devaient être supprimées dans les trois écoles  sont finalement sauvées.  Retour sur une petite victoire  qui ne doit pas faire oublier une politique sans ambitions à l’échelle nationale. 

Jean-Riad Kechaou  • 19 février 2016
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Une petite victoire dans la débâcle

Le 11 février, le texto d’un collègue professeur des écoles a éclairé ma journée: « Les délégués syndicaux qui sont dans le comité (comité technique spécial départemental) nous annoncent que les fermetures de classes seraient levées sur les écoles qui sortent du réseau d’éducation prioritaire ». On avait eu tellement peur. Fermer cinq classes dans les trois écoles du quartier où j’enseigne était un message terrible d’abandon adressé aux familles et aux enseignants.

La forte mobilisation a payé

Il fallait encore attendre une semaine avec l’annonce officielle de la carte scolaire mais il était évident que cette bonne nouvelle récompensait la vive réaction des enseignants depuis le 20 janvier, date à laquelle un groupe de travail de l’inspection académique de Seine et Marne avait fait des propositions scandaleuses : 291 fermetures de classes dans tout le département (pour seulement 100 ouvertures) dont 12 pour notre commune et 5 dans notre seul quartier. Des propositions ne prenant en compte ni les évolutions démographiques du département ni les engagements pris par la ministre à la suite de la suppression de dix réseaux d’éducation prioritaire (REP) dont le nôtre en 2015. Grèves, manifestations, affiches devant les écoles, pétitions, articles de presse, tribune dans Politis et soutien du front de gauche local diffusant les informations, les différentes actions mises en place par les enseignants des écoles primaires ont ainsi certainement porté leur fruit.

© Politis
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©Loïc Fauvel. Photo prise sur le parvis de l’inspection académique de Melun, mercredi 18 février 2016

Comment en est-on arrivé à faire ce genre de propositions du côté des inspections ?

Très simplement en supprimant des classes dont les effectifs étaient inférieurs à 27.5 élèves dans l’élémentaire et 30 en maternelle. Le 18 février dernier, lors du conseil départemental de l’éducation nationale (CDEN) qui devait entériner la carte scolaire pour la rentrée 2016, la mobilisation était forte sur le parvis de l’inspection académique de Melun avec plus de 400 enseignants venus montrer leur détermination à ne rien lâcher. Une mobilisation qui surprenait l’inspectrice expliquant que les propositions annoncées le 20 janvier n’étaient que des risques de fermetures et en aucun cas des mesures définitives… Au final, de 291 fermetures de classes, on est passé à 170 fermetures dont 41 révisables d’ici la rentrée prochaine en Seine-et-Marne. Une véritable victoire lorsque l’on rajoute les 150 ouvertures de classes définitives (au lieu des 100 annoncées en janvier).

Sur la commune de Chelles, des 12 classes potentiellement supprimées, il n’y en aura que 4 dont 2 seront révisables d’ici la rentrée. Sous la pression des enseignants et des parents, le maire mais surtout le député se sont activés en coulisse, demandant des explications à l’inspection et au ministère.

On annonce, on observe, on ajuste…

Ce rétropédalage de l’inspection académique correspond bien évidemment à une méthode bien connue dans le secteur privé (on se rappelle de l’annonce puis du démenti de fermeture de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois il y a quelques années) : on annonce des suppressions de poste, on observe la réaction des employés et on ajuste en fonction du bruit. Derrière les inspections, il y a bien sûr les rectorats mais surtout le ministère…

La ministre Najat Vallaud Belkacem se targue ainsi de créer des postes par milliers dans l’éducation et peut compter sur des relais bien disciplinés dans son parti. Il y aura ainsi 3 835 créations de postes à la rentrée 2016 dans le primaire. Ce chiffre peut paraître important et ambitieux mais ce n’est, hélas, malheureusement pas le cas.

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©Site du ministère de l’Education Nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche

En effet, la création de postes d’enseignants couvre à peine l’évolution démographique de notre population, 260 000 élèves supplémentaires entre 2007 et 2016 et les nombreux départs en retraite (le fameux papy boom : pour exemple en 2013, 19600 fonctionnaires de l’éducation nationale sont partis en retraite).

Les besoins en professeurs remplaçants et les besoins structurels ne sont ainsi pas entièrement couverts. Il faut reconnaître que les 80 000 suppressions de postes de l’ère Sarkozy ont fait énormément de mal. Ce que l’on peut reprocher à la ministre actuelle, c’est qu’elle ne fait que colmater les brèches créées par la politique désastreuse de ses prédécesseurs (les ministres Darcos puis Châtel) tout en osant affirmer mener une politique ambitieuse.

Au regard des besoins de maître supplémentaire (trois professeurs pour deux classes par exemple) de la reconstitution du RASED (réseau d’aides spécialisées aux élèves en difficulté) mis à mal sous Sarkozy et de la scolarisation des enfants de moins de trois ans, ce nombre de postes créés est donc très insuffisant et nécessitera comme chaque année l’emploi de milliers de vacataires et contractuels, à peine formés.

Un problème plus profond à l’image de la Seine-Saint-Denis

Ce fonctionnement à flux tendu dans la plupart des académies est ainsi périlleux et ne pourra être résolu en se contentant d’annoncer des créations de postes, aussi nombreuses soient elles.

L’exemple de la Seine-Saint-Denis est certainement le plus révélateur. Dans l’académie de Créteil, sur les 650 postes de professeurs des écoles créés, 500 seront affectés à ce département qui bénéficie en plus d’un concours spécial pour la deuxième année consécutive avec 500 places à la clé. Malgré cette aide accrue d’un département qui en a bien besoin, le journal Le Parisien annonçait mercredi 18 février que 400 classes étaient chaque jour sans professeurs ce qui provoquait le mécontentement légitime des familles se sentant abandonnés par l’Etat.

© Politis
{: class= »img-responsive » }©Journal Le Parisien (édition Seine-Saint-Denis) du mercredi 18 février

Les raisons sont nombreuses:

  • La plupart des nouveaux postes créés sont affectés à des professeurs stagiaires qui n’enseignent pas à plein temps contrairement à ceux qu’ils remplacent. La ministre manie aussi bien les chiffres pour se vanter des créations de postes que ses prédécesseurs de droite qui eux annonçaient des suppressions à tour de bras.

  • Le nombre de professeurs remplaçants n’est pas assez conséquent pour couvrir toutes les absences. On peut expliquer en partie ces absences par des conditions de travail souvent éprouvantes pour des jeunes professeurs pas suffisamment préparés pour enseigner dans des zones dites « sensibles ». Le concours de l’académie de Créteil étant le plus facile (ce qui est encore plus le cas avec ce concours spécial 93), il attire de nombreux étudiants venus de toute la France. Certains se mettent ainsi en arrêt immédiatement dès la rentrée lorsqu’ils apprennent leur lieu d’affectation dans les quartiers les plus difficiles de la Seine-Saint-Denis ! Beaucoup se retrouvent aussi dans l’impossibilité de muter même après plusieurs années passées dans le département alors qu’ils sont séparés de leurs conjoints et de leurs familles. Le département est donc répulsif car les professeurs savent très bien qu’il est très difficile ensuite de le quitter même après dix ans de bons et loyaux services. La seule solution est donc de faire un concours national avec un système de mutation identique à celui du second degré.

  • Les écoles difficiles du département n’arrivent malheureusement pas toujours à fidéliser les professeurs expérimentés, moins en difficulté. La raison ? Même si l’enseignement dans des milieux défavorisés est passionnant, il est aussi plus usant. La prime d’une centaine d’euros ne suffit pas à maintenir tous les professeurs. En plus d’une revalorisation salariale nécessaire de l’ensemble des professeurs des écoles, ce sont avant tout les conditions de travail qu’il faut améliorer afin de les rendre plus propices à l’épanouissement tant des professeurs que des élèves. La priorité absolue reste ainsi le nombre d’élèves par classes. Le système de « plus de maîtres que de classes » souhaité par Vincent Peillon doit être étendu à l’ensemble des cours préparatoires (CP) au moins dans les réseaux d’éducation prioritaire. Non seulement il permet aux jeunes élèves d’être mieux encadrés dans l’apprentissage de l’écriture et de la lecture, mais il pourrait être bénéfique si on y affectait des jeunes professeurs néo-titulaires débutant ainsi leurs carrières au contact de collègues plus expérimentés.

  • Les conditions de travail en maternelle sont déplorables. Il faut réduire d’une manière significative le nombre d’élèves par classes (en général 30 enfants par classes) en accompagnant systématiquement l’enseignant d’un ATSEM (agent territorial spécialisé des écoles maternelles) ce qui n’est pas toujours le cas chez les grandes sections.

Voilà donc à quoi nous sommes réduits, nous autres enseignants. Une vigilance perpétuelle pour ne pas voir nos conditions de travail et celles de nos élèves se délabrer. Pourtant, on ne peut faire l’économie d’une réforme ambitieuse de l’école primaire véritable socle sur lequel repose l’ensemble du système éducatif. Pour preuve, en 2012, la France dépensait 29 % de moins que la moyenne des pays de l’OCDE pour un élève dans le primaire. Où en est-on quatre ans plus tard ?

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Temps de lecture : 8 minutes
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