La fuite en avant

Le compromis présenté par le gouvernement est l’aboutissement d’un processus de décision emblématique du quinquennat.

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Les responsables politiques sont, comme parfois les électeurs, de grands oublieux. Le projet de loi El Khomri en apporte une preuve supplémentaire.

Possibilité d’augmenter le temps de travail, de baisser les salaires, inversion de la hiérarchie des normes, remise en cause du principe de faveur, facilitation du licenciement économique : il y a moins de cinq ans, nous aurions, nous, socialistes, défilé dans la rue avec le reste de la gauche contre chacune des mesures prévues dans le texte.

Il y a moins de cinq ans, nous expliquions que ce n’était pas en travaillant plus et en facilitant les licenciements qu’on parviendrait à faire reculer le chômage de masse. Que ce n’était pas en rognant les droits des salariés qu’on allait gagner la bataille de l’emploi.

Celles et ceux qui n’ont pas une mémoire de poisson rouge se souviennent des charges véhémentes des parlementaires PS, François Hollande en tête, contre les tentatives de la droite (timides, au regard de celle d’aujourd’hui) de remettre en cause certains principes de notre droit social.

Comment a-t-on pu en arriver là ? Les choses ont évolué, nous explique-t-on doctement. La politique économique menée depuis 2012 ne porte pas ses fruits. Il n’y a pas de baisse du chômage. Or, plutôt que de s’interroger sur les choix macro-économiques effectués depuis bientôt quatre ans, l’exécutif décide, dans une sorte de funeste fuite en avant, de s’attaquer au « tabou du code du travail », en reprenant à son compte, au moins implicitement, ce cliché libéral éculé de la « préférence française pour le chômage ».

Certains peuvent bien arguer qu’il s’agit là de mettre en place une sorte de flexi-sécurité à la française, mais rares sont ceux qui y croient vraiment. Pour une raison simple : si l’on voit bien, dans le projet El Khomri, ce qui ressort de la flexibilité pour les salariés, on voit mal ce qui contribuerait à les sécuriser ! Certes, il y a bien le compte personnel d’activité, présenté par le Premier ministre comme une « révolution » et, depuis ce lundi, un embryon de « garantie jeunes ».

Bref, motivé par une grille de lecture idéologique aussi contestable que contestée (les « rigidités du code du travail » comme facteur explicatif du chômage, la « peur d’embaucher » consécutive à la « peur de ne pas pouvoir licencier »), obéissant à des objectifs incertains (les promoteurs du texte reconnaissent eux-mêmes que son adoption ne créera pas d’emplois à court et moyen termes), le texte ne pouvait que susciter, au sein même de la majorité, une émotion considérable. D’autant qu’il intervenait après le débat sur la déchéance de nationalité, les prises de position du Premier ministre sur les réfugiés, sa déclaration sur l’existence de « deux gauches irréconciliables ».

Mais le malaise, voire la colère, au sein du Parti socialiste (chez ses militants, ses élus et bien sûr ses électeurs), vient aussi du processus de décision : nous avons là un concentré de tous les travers de la Ve République. Un avant-projet préparé sans aucune concertation politique ou sociale, des arbitrages de dernière minute imposés à la ministre en charge du dossier, le parti majoritaire qui découvre en même temps que tout le monde le contenu dudit projet.

Plus grave encore, après les premières réactions très négatives, la ministre brandit la menace d’utiliser le 49-3, avant de se rétracter, le lendemain, devant la levée de boucliers de son propre camp. Il aura donc fallu une pétition monstre, un front unanime des syndicats, un début de mobilisation dans la jeunesse et la colère des députés jusque-là légitimistes pour que le gouvernement consente à discuter de son texte.

Le déroulement est toujours le même : le gouvernement s’adonne à d’inutiles provocations en sachant qu’il va choquer une bonne partie de son camp, la direction du parti s’émeut et demande de parvenir à un « meilleur équilibre », le gouvernement procède à quelques modifications, la direction se félicite de l’écoute de l’exécutif et du retour à projet équilibré. Soulagement : le pire est évité.

C’est d’ailleurs une constante de cette fin de quinquennat hollandais. Qu’il s’agisse des résultats électoraux, des chiffres du chômage, de certains projets de loi, les plus fervents partisans de l’exécutif en viennent toujours à cette conclusion : finalement, c’est mieux que si c’était pire.

Pas sûr que ce mot d’ordre suffise à mobiliser les masses.


Emmanuel Maurel Député européen, membre du bureau national du PS.

Photo: XAVIER LEOTY/AFP

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