Loi travail : Des procès d'intentions

Alors que le mouvement social contre la loi travail s'intensifie, les procès s'organisent. Mercredi, deux étudiants parisiens étaient jugés pour affichage illicite.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Si la répression et les violences policières ont sans nul doute vocation à décourager les manifestants qui souhaitent descendre dans la rue, les procédures judiciaires qui en découlent constituent une véritable arme d’intimidation contre ces derniers.

Étudiant en littérature à Paris, Boris est l'un de ces contestataires. Condamné mercredi 25 mai à une amende de deux cents euros en sursis pour cinq ans après une garde-à-vue et plus d’un mois de procédure, le jeune homme remet en question l’intérêt même de son interpellation.

© Politis

Arrêtés dans la nuit du 14 au 15 avril alors qu’ils participaient à une action décidée à l’occasion d’une assemblée générale de l'Université Sorbonne Nouvelle, Boris et l’une de ses camarades sont retenus une quinzaine d’heures au commissariat avant d'être déferrés au Parquet pour des faits relativement mineurs. Selon l'étudiant de 22 ans, même la juge, qui a demandé s'ils avaient passé la nuit au dépôt, s'en est étonnée lors de l'audience. L’objet de cette interpellation? Affichage de pancarte sur les murs de leur établissement. Officiellement, il s'agit d'une «dégradation du bien d'autrui», aggravée par deux circonstances : «en réunion», et dans «un établissement d'enseignement ou d'éducation» :

Après un vote en AG, nous avions décidé de coller des affiches anti-loi travail sur le mur extérieur de la fac, explique l’étudiant. Cette action avait pour but d’informer les étudiants de ce qu’il se passait et de les mobiliser.

Avant la fin de cette opération, où quelques écrits ont également été tagués sur les murs, le petit groupe est surpris par l’arrivée des policiers. «Deux d’entre-nous ont été interpellés, ajoute Boris_. Ils ont pris ceux qui avaient des bombes de peinture sur eux»_.

Certaines de ces affiches vulgarisaient le projet de loi travail, non sans humour. D’autres moquaient le comportement des policiers en manifestation : «La situation était déjà difficile dans les cortèges, mais nos affiches étaient plutôt marrantes.»

© Politis

Si l’affichage dans l’espace public est pratiquement réservé aux campagnes publicitaires, Boris dénonce une grande hypocrisie. Après tout, les partis ou personnages politiques ne font-ils pas de même ? Ne pratiquent-ils pas le collage d’affiches électorales sur les murs des universités ? Et cela n’est-il pas relativement toléré le reste l’année ?

«Le même jour que notre action, des étudiants de Paris 8 se sont fait prendre pour les mêmes raisons, assure le jeune étudiant. Après avoir contrôlé leurs identités, les policiers leur ont seulement donné une contravention, et ils ont pu repartir chez eux.» À l’inverse, Boris et sa camarade sont interpellés :

Je me suis retrouvé en cellule avec des criminels. L’un des mecs de ma cellule avait été arrêté pour détention de 40 kilos de cocaïne. L’autre parce qu’il avait battu sa femme.

Une situation que le jeune homme juge «ridicule» : «Tout a été fait pour nous mettre la pression, se souvient Boris. Se retrouver menotté, gardé-à-vue, fouillé, puis déféré au Parquet avec des criminels, c’est perdre le sens de la proportion.» Selon lui, certains policiers auraient d'ailleurs fait part de leur étonnement quant à leurs présences en cellule. D'ailleurs, l'étudiant estime que ce genre de violences reflètent le besoin de trouver des coupables. «Il s’agit de montrer que les "casseurs", dont on parle énormément, sont maîtrisés et arrêtés, affirme Boris. Mais la plupart de ces arrestations sont arbitraires.»

«Une insécurité permanente»

Après son arrestation, le jeune homme prend conscience de la situation, et des démarches judiciaires à entreprendre. C'est un sentiment «d’insécurité permanente» qu'il décrit, visant, selon lui, à «casser l'engagement des manifestants» :

Cette pression est angoissante. Après ça, tu n’es plus certain de pouvoir te rendre aux manifestations parce que tu sais que des arrestations sommaires sont organisées. Et si tu te fais prendre, tu sais que tu seras d’autant plus tiré vers le bas, sans raison.

Au-delà du sentiment d’injustice ressentis lors des mobilisations, Boris dénonce une «procédure mal menée». Arrêtés pour «dégradation», les deux étudiants étaient menacés via leur convocation au tribunal correctionnel de sept ans de prison, et de 15 000 euros d’amende. Une intimidation «délirante et ubuesque». Aussi, «il n’était pas spécifié avec qui nous étions, quelles ont été les dégradations, ni même sur quel bâtiment». «Une ambiguïté des termes un peu vicieuse», renchérit Boris.

«Les policiers sont même venus à Paris 3 pour demander à l’université et aux employés de la sécurité de porter plainte», poursuit-il. «Fort heureusement» pour les deux jeunes contestataires, cette demande a été refusée. Un soutien tacite qui soulage Boris, bien qu'un «rebondissement» ait eu lieu lors de l'audience :

Nous avons appris que l'université s'était constituée partie civile la veille du procès. Un geste d'autorité, sans doute, mais d'autant plus absurde qu'elle ne demande aucun dédommagement. Une manière malhonnête de nous enfoncer sans autre raison que pour le principe, alors même que la présidence avait assuré aux syndicats ne pas souhaiter se constituer en victime contre nous.

Mais d’après Boris, de nombreux camarades étudiants, professeurs ou employés de l’université se sont rendus au tribunal ce mercredi. Un soutien qui «a estomaqué la greffière», précise le jeune homme.

Finalement condamnés à une simple amende avec sursis, les deux étudiants doivent cependant payer les frais d'avocat qui s'élèvent à plus d’un millier d’euros. Une peine en soit pour ces deux jeunes dont les familles n'ont pas de gros revenus. Solidaire, le comité de mobilisation de Paris 3 a par ailleurs souhaité leur venir en aide en créant une cagnotte destinée à couvrir cette somme. Aussi, leurs casiers judiciaires demeurent vierges, «même si nous restons sous le couperet de la justice». Une aubaine, puisque tout deux se destinent potentiellement à devenir fonctionnaires.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notfications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.