Laurence Blisson : Intimidation et intoxication

Laurence Blisson dénonce la stratégie gouvernementale, qui consiste à déplacer le débat sur les « casseurs » et à pénaliser à outrance.

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Alors que la mobilisation contre la loi El Khomri ne faiblit pas, le gouvernement fait feu de tout bois pour tenter de réduire au silence la contestation. Et quelle meilleure stratégie que de déplacer le débat sur les « casseurs » ? Pour être classique, la rhétorique n’en est pas moins redoutablement efficace, d’autant plus lorsqu’elle se double de commodes interdictions administratives de manifester. Après les interdictions individuelles, déjà largement distribuées sous l’effet d’un état d’urgence surexploité, des interdictions générales sont à prévoir si la scandaleuse injonction gouvernementale à l’autocensure des syndicats ne fonctionne pas…

La machine pénale s’est rapidement mise en route. Dès les premiers cortèges, les nasses policières ont conduit des manifestants – pour certains lycéens – par dizaines dans les commissariats, et le gouvernement s’est félicité de la répression musclée. Ainsi, le 18 mai, devant le Sénat, Manuel Valls déclarait, au mépris de l’indépendance de la justice : « Non seulement il doit y avoir des interpellations, mais la justice doit suivre ! », avant d’égrener les statistiques déjà impressionnantes des interpellations et des comparutions immédiates, ajoutant sans sourciller qu’elles concernaient jusqu’aux « individus dont le casier judiciaire était vierge »

L’injonction à expédier ces affaires, pudiquement traduite au ministère de la Justice par une demande de « réactivité », a été largement anticipée dans les tribunaux. Les chiffres les plus récents, délivrés au compte-gouttes, évoquent 753 personnes poursuivies depuis le mois de mars, parmi lesquelles plus de cent mineurs. Les procédures expéditives et réquisitions d’incarcération, y compris pour des personnes sans aucun antécédent judiciaire, témoignent d’un sens étonnant des priorités pénales, en temps de disette judiciaire.

En se soumettant à l’urgence de l’ordre public, la justice perd sa vertu cardinale : la sérénité. Avec le recul, la fragilité des preuves apparaît et la disproportion de la réponse pénale, de l’emprisonnement aussi, même assorti du sursis, se fait plus évidente. À distance, se révèle la sévérité extrême des interdictions de paraître sur les lieux des manifestations, aujourd’hui prononcées par les tribunaux avec une facilité déconcertante au titre du contrôle judiciaire ou comme peine.

À côté des violences sur les forces de l’ordre et des dégradations, des infractions symptomatiques de l’option sécuritaire ont retrouvé la voie des tribunaux. Fer de lance de la droite, qui a fait revivre en 2010 la loi « anti-casseurs » abrogée en 1982, la « participation à un attroupement armé » a fait un retour remarqué. La qualification serait visée dans plus de 130 affaires. La bande organisée et l’association de malfaiteurs ont également, quoique en proportion moindre, repris du service dans le cadre du mouvement social pour surqualifier pénalement des actions, de blocage notamment.

De partout, affluent les témoignages de la répression aléatoire de ceux que les forces de l’ordre désignent, sur des bases ténues, comme fauteurs de troubles. Et quand des manifestants sont trouvés en possession d’une notice sur leurs droits en cas d’interpellation, distribuée par un syndicat d’avocats, la justice travestit ce droit à l’information en preuve de culpabilité.

Cette effervescence éclipse deux faits essentiels : le nombre important de classements sans suite et de relaxes, et la réalité des violences policières commises durant ces manifestations. Plus de 135 classements sans suite et relaxes, qui témoignent d’une action policière menée par coups de filet, mêlant intimidation des militants et intoxication des citoyens.

Le silence des autorités sur les violences policières ajoute au déséquilibre. Alors qu’elles sont largement documentées par des vidéos et qu’elles ont conduit le Défenseur des droits à se saisir d’office de certains faits, elles sont toujours mises « entre guillemets » par le Premier ministre. Et tandis que les poursuites contre les manifestants sont visibles et bruyantes, les suites données aux plaintes des citoyens sont imperceptibles. Assurément, des enquêtes sont en cours, déjà une cinquantaine à l’IGPN, mais la responsabilité de l’autorité judiciaire, c’est aussi de donner des gages que ces actes, extrêmement graves s’ils sont établis, ont toute l’attention de la justice et sont examinés avec sérieux et impartialité, sans tergiverser !


Laurence Blisson Secrétaire générale du Syndicat de la magistrature.

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