Alain Badiou : « Qui décide de ce qui est possible ? »

Le philosophe Alain Badiou revient sur l’échec du « parcours grec » et interroge les nouvelles formes de mobilisation dans un monde désorienté.

Olivier Doubre  • 21 septembre 2016 abonné·es
Alain Badiou : « Qui décide de ce qui est possible ? »
© Photo : Wassilios Aswestopoulos/NurPhoto/AFP

Dramaturge, romancier et philosophe marxiste, Alain Badiou nous a reçus longuement pour appréhender les difficultés du temps présent. Entre sa déception causée par l’issue de la crise grecque, avec le reniement d’Alexis Tsipras, et, surtout, la disparition de toute idée – et de tout espoir – d’alternative au capitalisme mondialisé, en particulier chez la jeunesse. Des thèmes qui sont au cœur de deux ouvrages qu’il publie en cette rentrée [^1].

Dans Un parcours grec, vous insistez sur le fait que nous sommes, « depuis presque trente ans, dans un temps désorienté », au sens où tout est fait pour rendre la séquence antérieure « illisible ». De quelle séquence parlez-vous ?

Alain Badiou : Une première séquence englobe grosso modo les années 1960 et 1970, celles-ci venant s’échouer sur les années 1980 (même s’il en reste alors des traces). Cette séquence était marquée par une sorte de conviction, quasiment mondiale, qu’il fallait que quelque chose se passe pour changer radicalement le monde. Bien sûr, cela se déroulait dans un grand désordre idéologique, avec des contradictions partout et des groupuscules fleurissant de toutes parts sur des bases plus ou moins différentes. Mais il existait un arrière-plan général, qui, si on le considère rétrospectivement, était une sorte d’évidence partagée (y compris par les adversaires du changement) de la possibilité de deux voies bien différentes pour les sociétés.

On peut évidemment toujours dire que la seconde voie était obscure, qu’elle avait été ensanglantée par les États dits socialistes, mais cela n’entamait pas la conviction fondamentale qu’il fallait changer le monde. Et puis il y avait une identification commune de l’adversaire : en gros, le capitalisme, ou bien, dans le cadre des guerres de libération nationale, l’impérialisme. Enfin, surtout, il y avait une langue commune, et quand les différents groupes s’injuriaient furieusement, ils le faisaient dans la même langue ! C’est cela que je désigne comme la « séquence antérieure », qui, pour les plus âgés aujourd’hui et les militants, donnait le sentiment d’avoir une orientation.

L’orientation ne signifie pas que tout le monde marche au pas cadencé dans la même direction, mais qu’on a le sentiment que la vie est intéressante parce qu’il y a quelque chose à faire ensemble, non pas seulement au niveau individuel, mais aussi collectif, et pas seulement national, mais mondial. C’est cela que j’appelle une orientation. Aussi, quand je dis que nous vivons un temps

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