Pacifistes basques arrêtés : pataquès politique en vue pour Bruno Le Roux

Une mobilisation nationale s’organise pour dénoncer l’interpellation ubuesque de personnalités associatives et syndicales impliquées dans le désarmement de l’ETA, et présentées comme un coup de filet anti-terroriste par le ministre de l’Intérieur.

Patrick Piro  • 19 décembre 2016
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Pacifistes basques arrêtés : pataquès politique en vue pour Bruno Le Roux
Près de 4 000 personnes ont défilé dimanche 18 décembre à Bayonne pour dénoncer une opération « politique » dans l'arrestation de cinq militants pacifistes engagés dans une action de destruction d'armes de l'ETA. n© IROZ GAIZKA / STR / AFP

Dix jours à peine après son arrivée place Beauvau, Bruno Le Roux affronterait-il déjà son affaire des « Irlandais de Vincennes » ? En 1982, en pleine période d’attentats à Paris, la cellule anti-terroriste de l’Élysée arrête trois nationalistes Irlandais à Vincennes (94) en organisant un grossier maquillage dans le but de les faire inculper pour détention illégale d’armes, de munitions et d’explosifs, ainsi que d’association de malfaiteurs. Neuf mois plus tard : non lieu. Ils sont libérés. Le scandale politique avait éclaboussé le premier septennat de François Mitterrand.

Des « faiseurs de paix » assimilés à des terroristes

Vendredi 16 décembre dans la soirée, une opération conjointe menée à Louhossoa (Pyrénées-Atlantiques) par les polices française et espagnole conduit « à l’interpellation de cinq individus en relation avec l’organisation terroriste ETA », communique le ministre de l’Intérieur, qui se félicite de ce « nouveau coup dur » porté à l’organisation séparatiste.

Dans le panier à salade : Jean-Noël Etcheverry (« Txetx »), militant altermondialiste, Mixel Berhocoirigoin, syndicaliste agricole, Michel Bergouignan, viticulteur — personnalités basques très respectées pour leur engagement pacifiste de longue date. Ils sont accompagnés de Béatrice Molle-Haran, journaliste à Mediabask, et Stéphane Etchegaray, un vidéaste indépendant. Sur place, la police saisit un stock d’armes appartenant à l’ETA, organisation qui a annoncé unilatéralement en 2011 « l’arrêt définitif et irréversible de sa lutte armée » : les « faiseurs de paix », comme ils sont présentés localement, se préparaient à les mettre hors service à l’aide de perforateurs, et à divulguer ensuite les images de l’opération.

Leurs intentions ont été révélées par la publication d’une série d’échanges avec la direction de l’ETA, comme l’indique le site Bake Bidea (« Le chemin de la paix »), mouvement civil en faveur du processus de paix né en 2011. Elle démarre le 3 octobre avec une lettre par laquelle Txetx, Mixel Berhocoirigoin ainsi que Michel Tubiana, Président d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme, offrent à l’organisation de contribuer concrètement à l’aboutissement du processus de désarmement, que Paris et Madrid enrayent depuis cinq ans. L’ETA saisit rapidement la perche. L’opération de vendredi dernier visait à détruire 15 % de l’arsenal de l’organisation.

Protestation de toutes les forces politiques locales

Le parcours non-violent des personnes arrêtées et leur engagement en faveur de la paix est bien connu ici, aucun des acteurs politiques et sociaux basques ne leur prête le moindre lien avec l’ETA, souligne Mattin Ihidope, collègue de Txetx au sein de la très active association Bizi engagée dans la lutte contre le dérèglement climatique. Un signe : la droite locale est mobilisée comme jamais.

L’indignation a été immédiate au Pays basque. Le lendemain de cette arrestation troublante, une manifestation met près de 4 000 personnes dans les rues de Bayonne, et une conférence de presse réunit des élus de tous bords pour dénoncer le mauvais coup porté au processus de pacification au Pays basque.

Max Brisson, président du groupe les Républicains pour les Pyrénées-Atlantiques, va jusqu’à retweeter un article de Mediapart.

Soupçonnés « d’association de malfaiteurs terroriste et infractions à la législation sur les armes et les explosifs en bande organisée, en relation avec une entreprise terroriste », les cinq interpellés ont été déférés devant le parquet antiterroriste à Paris pour une enquête préliminaire. Par l’effet de l’état d’urgence, leur garde à vue pourrait se prolonger jusqu’à jeudi prochain. Ils risquent une incarcération : François Molins, le procureur de la République de Paris est sur une ligne très répressive, prévient Michel Tubiana, sous la menace lui aussi d’une garde à vue, et qui devait assister à l’opération vendredi soir à Louhossoa :

Le Parquet est parti sur une incrimination très haute, équivalente à celle d’une menace djihadiste. C’est proprement surréaliste ! Aussi je ne parierais sur aucune issue raisonnable dans l’immédiat, et surtout pas sur l’efficacité de pressions du gouvernement sur le Parquet pour calmer le jeu…

Bruno Le Roux les pieds dans le tapis

Car à la lecture des propos de tous les acteurs (y compris de la presse), le ministre de l’Intérieur s’est pris les pieds dans le tapis, coupable a minima d’une gaffe de communication en mettant les « suspects » dans le sac des terroristes. « Les forces de l’ordre étaient bien informées, elle sont intervenues en amont de la destruction des armes et ne pouvaient ignorer qu’il n’y avait aucun membre de l’ETA dans ce groupe », estime Michel Tubiana.

Bruno Le Roux pourrait subir un revers de bâton à la mesure de l’émotion suscitée par ce coup fumeux. La mobilisation citoyenne s’est très vite organisée, dès samedi 17 décembre à l’annonce de ces arrestations. En particulier celle de Txetx qui a acquis, au niveau européen, une très haute estime au sein des réseaux altermondialistes et écologistes — la coordination européenne des Amis de la Terre entre autres veut s’impliquer. Infatigable militant, il est notamment à l’origine du mouvement Alternatiba qui a réveillé la lutte climatique dans la société française. Mixel Berhocoirigoin est très connu des milieux paysans, ancien secrétaire national de la Confédération paysanne et co-initiateur de la Chambre d’agriculture basque alternative Laborantza Ganbara.

Le syndicat ELB dont il est originaire, a adopté au début des années 1980 une charte contre la violence — et c’était courageux au Pays basque à cette époque, rappelle José Bové. La ligne de ces “faiseurs de paix” a toujours été très claire.

L’eurodéputé, en première ligne pour les contacts politiques, relate la « gêne » de Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture et porte-parole du gouvernement. « Mixel Berhocoirigoin a toujours été un interlocuteur reconnu par les institutions agricoles et politiques. »

Pour certains observateurs, Bruno Le Roux s’est fait piéger par le gouvernement espagnol, identifié sans ambiguïté comme le commanditaire de la ligne anti-ETA. « Depuis 2011, le gouvernement Rajoy n’a jamais montré d’intention de relâcher la pression », constate José Bové. L’engagement effectif du désarmement de l’ETA conduirait logiquement à la résolution de revendications non satisfaites qui maintiennent la tension en Pays basque Sud (Espagne) et Nord (France) : la libération des prisonniers malades, l’abandon des peines d’exception, l’éloignement géographique des prisonniers (entre 400 et 500 détenus en Espagne), le débat sur une amnistie, etc.

L’objectif des cinq militants arrêtés, c’est la sortie de cette confrontation folle, que souhaitent tous les secteurs de la société basque et qu’entravent les deux gouvernements.

Un « forçage de main » qui n’est visiblement pas du goût de Paris et Madrid, « enfermés dans une logique autistique de vengeance », déplore Michel Tubiana. L’humiliation générée par cette ligne dure (et critiquée par les Nations unies) pourrait même conduire certains secteurs nationalistes à remettre en cause la pacification engagée par le renoncement de l’ETA, relatent des observateurs. « L’enlisement du processus peut engendrer des conséquences que nous ne voulons pas imaginer », avertissent par écrit Txetx, Mixel Berhocoirigoin et Michel Tubiana.

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