Le labyrinthe Semprún

Une première biographie de l’écrivain espagnol cinq ans après sa disparition. Un exercice rigoureux mais peu aisé.

Olivier Doubre  • 18 janvier 2017 abonné·es
Le labyrinthe Semprún
© FRANK PERRY/AFP

Souvent critiqué, attaqué parfois violemment, même, Jorge Semprún a eu un parcours complexe, avec autant de mystères et de zones d’ombre que de moments d’héroïsme et de célébrité. Une vie entre clandestinité et revirements politiques, notamment, qui rend forcément difficile le travail du biographe. Fils de diplomate espagnol représentant la malheureuse République écrasée par Franco, le jeune Jorge se retrouve exilé à Paris en 1939, brillant étudiant en philosophie préparant l’École normale supérieure. Il entre bientôt dans la Résistance, croyant lui-même travailler pour le Parti communiste clandestin alors qu’il découvrira plus tard que son réseau dépend des services secrets britanniques. Arrêté et torturé par la Gestapo, il échappe au terrible camp de Mauthausen, où étaient envoyés généralement les « Espagnols rouges », mais se retrouve déporté à Buchenwald.

Protégé par des communistes allemands, il survit, placé dans les services administratifs du camp – ce qui lui vaudra l’accusation d’avoir fait martyriser d’autres prisonniers. Rentré en France, il adhère à la fois au PCE en exil et brièvement au PCF, dans la célèbre cellule 722 de Saint-Germain-des-Prés, aux côtés de Marguerite Duras, d’Edgar Morin et de Robert Antelme. Il gravit les échelons dans le très stalinien PC espagnol pour devenir agent clandestin en Espagne franquiste de 1954 à 1963. Exclu du PCE, il entame une carrière d’écrivain (et de scénariste, notamment pour Alain Resnais ou Costa-Gavras). Sa vie devient le matériau de la plupart de ses livres, d’abord dans Le Grand Voyage (Gallimard, 1964), plus tard son impressionnante Autobiographie de Federico Sánchez, son nom de clandestin en Espagne (Seuil, 1978), ou l’un de ses maîtres ouvrages, L’Écriture ou la Vie, sur la mémoire des camps (Gallimard, 1994).

Devant une vie si riche (Semprún sera même le ministre espagnol de la Culture de Felipe González en 1989, avant de dénoncer les travers du PSOE au pouvoir), l’historienne espagnole et états-unienne Soledad Fox a entrepris un travail minutieux pour démêler, ou plutôt relier, les fils du labyrinthe des diverses existences de Semprún. Avec la difficulté supplémentaire que l’écrivain les a lui-même racontées, en introduisant des parties imaginaires ou du moins romancées. Elle a ainsi découvert nombre d’épisodes inédits, notamment dans les archives britanniques, russes ou espagnoles. En particulier les tentatives de le faire libérer par sa famille, aux nombreuses relations dans l’Espagne d’avant-guerre, après son arrestation par la Gestapo, et entreprises auprès de l’ambassadeur de Franco à Vichy. Tentatives restées vaines. Surtout, Soledad Fox évite l’hagiographie, n’hésitant pas à relater des facettes peu reluisantes du personnage. Comme lorsque le très stalinien Semprún, au début de la Guerre froide, participe à l’exclusion de Duras et d’Antelme du PCF en 1950…

Dans cette biographie de facture classique, car chronologique, l’historienne parvient ainsi avec brio à coller autant que possible aux faits concernant un romancier « passé maître dans l’art de l’autobiographie ». Et s’attache en particulier « à relever minutieusement les contradictions entre les faits et la persona littéraire que l’écrivain s’est brillamment composée ».

N. B. : À l’occasion de la publication de son ultime livre, en 2010, Jorge Semprún donna l’une de ses dernières interviews à Politis, quelques mois avant son décès. Cf. Politis n° 1097, 8 avril 2010.

Jorge Seprún, l’écriture et la vie, Flammarion, 450 p. 26 euros.

Idées
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