Non à une version tayloriste de la médecine !

Le 18 janvier, onze urgentistes de l’hôpital Victor-Jousselin, à Dreux, ont annoncé une démission collective pour protester contre des conditions de travail contraires à leurs principes de respect des patients.

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Au moment d’être admis à exercer la médecine, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité. Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux. » (Serment d’Hippocrate)

Soucieux de nos patients, au cœur de notre profession d’urgentiste, nous avons essayé de concilier un système de santé en pleine mutation avec notre serment. Moins de médecins de premier recours : qu’à cela ne tienne, nous accueillons tout le monde ! Moins de lits d’hospitalisation : nous réorganisons les flux (sur des brancards) ! Moins de personnel : nous rationalisons les tâches !

Nous avons, malgré nous, accepté une version tayloriste de la médecine, une version où la quantité prime la qualité.

Nous avons progressivement vidé de son sens cet acte médical, en le rendant plus efficace mais moins humain.

À qui la faute ? Aux médecins, coupables de n’avoir pas assez défendu un système de santé envié dans de nombreux pays ? Aux dirigeants politiques, coupables d’avoir écarté les soignants des décisions depuis la loi HPST (Hôpital, Patients, Santé, Territoires) ? Aux patients, coupables d’une attitude consumériste et peu responsable ? À notre société, sacrifiant la qualité à la facilité ? La faute est partagée et, quoi qu’il en soit, nous avons largement dépassé le raisonnable et maintenant il est de notre devoir de réagir.

Si notre grogne d’urgentiste est la plus visible, c’est qu’elle touche tout le monde, elle est compréhensible par ceux qui ont attendu des heures dans un couloir ou qui ont amené un proche aux urgences.

Ce qu’elle cache, c’est un système de santé qui s’épuise, qui a perdu ses repères, a été spolié de sa substance. Un système où l’excellence dont j’ai été témoin pendant mes études a laissé progressivement place à un art médical terni et banalisé.

C’est parce que la santé n’est pas un bien de consommation comme les autres, parce qu’elle touche l’intime dans ses dimensions humaine et sociale, que sa mécanisation ne pourra qu’aboutir à de piètres résultats. C’est pour ces raisons que les soignants et les patients doivent se réapproprier les décisions, au grand dam de nos dirigeants-gestionnaires. Il est temps que tous les médecins, des hôpitaux, de ville, spécialistes, généralistes, jeunes ou plus expérimentés, redeviennent des décideurs.

Quant à nous, parce que nous voulons le temps de réfléchir à notre pratique, nous demandons l’application de la circulaire sur le temps de travail des urgentistes. Parce que nous sommes une équipe, nous demandons que nos collègues paramédicaux voient leurs conditions de travail améliorées. Parce que nous avons besoin de nous donner le temps de discuter, d’expliquer, de choisir avec les patients le juste soin, nous demandons du temps médical supplémentaire.

Parce que nous sommes sur le terrain et que nous savons ce qui est nécessaire pour la qualité des soins, nous voulons être écoutés et entendus. Et c’est pour cela que nous, urgentistes de Dreux, démissionnons de notre poste.

Dr Eddie Nicolas Membre de l’Association des médecins urgentistes de France, démissionnaire de l’hôpital Victor-Jousselin.


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