Un collège option bricolage

Antoine-Coysevox et Hector-Berlioz, deux établissements parisiens, doivent fusionner à la rentrée 2017. Si nul ne conteste l’objectif de mixité sociale, parents et enseignants dénoncent un projet bâclé et au périmètre mal défini.

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De part et d’autre, on veut faire entendre sa voix. Voilà deux mois que manifestent parents d’élèves et enseignants de deux collèges parisiens, Antoine-Coysevox et Hector-Berlioz, dans le XVIIIe arrondissement. Motif des tensions : le projet de renforcer la mixité sociale, voulu par le ministère de l’Éducation nationale et porté par la mairie de Paris. Un projet qui s’inscrit dans un plan plus large, avec deux autres secteurs dans les XIXe et XXe arrondissements, et dans vingt autres départements (pour 82 territoires pilotes).

Officiellement, il s’agit de sortir des établissements ghettos en introduisant davantage de mixité et, concrètement, de fusionner les secteurs en modifiant la carte scolaire. Dans le XVIIIe, programmé dès la rentrée 2017, le projet entend ainsi affecter tous les élèves de 6e des deux collèges concernés dans un même établissement, et les 4e actuels, futurs 3e, dans l’autre. Pour la mairie, c’est « la garantie d’une mixité immédiate ». Pour beaucoup d’autres, c’est « ne pas tenir compte des élèves, de leur parcours, de leur situation, et leur imposer un changement brutal en cours de scolarité ».

L’intention est louable, sûrement. Mais elle passe très mal dans l’arrondissement. Distants d’à peine 700 mètres, entre les boulevards des Maréchaux et le bas de la butte Montmartre, Berlioz et Coysevox présentent un profil différent. Le premier, bénéficiant du statut de réseau d’éducation prioritaire (REP), reçoit 47 % d’enfants issus de milieux défavorisés (contre 11 % pour le second), avec un taux de réussite au brevet des collèges à 49 %, parmi les lanternes rouges au niveau national. À cette réputation d’échec s’ajoute celle d’incivilités et de violences répétées.

Enseignants et parents d’élèves de -Coysevox, relayés par les syndicats (FCPE et GIPE), ont été les premiers à s’élever contre ce projet, présenté fin novembre « sans concertation préalable ». Dès décembre, les parents du secteur ont manifesté devant leur mairie, tandis que les enseignants du collège ont fait valoir leur « droit de retrait », laissant les élèves aux portes de l’établissement. Début janvier, un collectif réunissant les parents d’élèves des écoles primaires du secteur et du collège ainsi que les syndicats publiait une tribune dans Libération. On y soulignait qu’avec 80 % de réussite au brevet, soit sept points en dessous de la moyenne, Coysevox n’a rien d’un « collège attractif » mais demeure « dans un équilibre fragile et récemment acquis : il est devenu socialement mixte, même s’il reste contourné par des parents inquiets de ses résultats médiocres ». Situation identique au collège Berlioz, où « l’absence de mixité vient essentiellement des stratégies d’évitement des habitants s’alarmant de sa réputation ». De fait, on enregistre dans le quartier une forte augmentation des demandes d’inscription dans les collèges privés.

Surtout, tiennent à préciser les parents d’élèves de Coysevox, manifestant de nouveau devant la mairie du XVIIIe arrondissement le 12 janvier, et réclamant un report du projet à 2018, « nous ne refusons aucunement l’idée d’intégrer les collèges Berlioz et Coysevox à une même expérimentation, à condition que celle-ci soit multi-collèges et non bi-collèges, et qu’y participent également les établissements les plus privilégiés. Alors que l’État semble vouloir promouvoir la mixité sociale via la carte scolaire, il subventionne de fait son contournement en finançant massivement l’enseignement privé ». « Si on était contre la mixité, et pour qui connaît le XVIIIe, s’élève un parent, ce n’est pas ici qu’on habiterait ! »

Sept cents mètres plus bas, à Berlioz, on se réjouit plutôt du projet. D’abord parce que le collège a reçu l’assurance de conserver le statut de REP, avec les moyens supplémentaires adéquats. Ensuite parce que la mairie a annoncé la création au sein de l’établissement de nouvelles classes de langues vivantes et d’une classe médias, auxquelles s’ajoute une enveloppe budgétaire de 19 000 euros, destinée aux projets pédagogiques (de son côté, Coysevox se voit doté d’un principal adjoint supplémentaire, avec la promesse d’effectifs ne dépassant pas les 25 élèves par classe).

On se réjouit de l’initiative, certes, mais sans l’épargner de critiques. Ç’en a été l’occasion le vendredi 6 janvier, lors d’une réunion d’information au collège Berlioz ouverte à tous, en présence notamment de Jean-Michel Coignard, directeur de l’académie de Paris, et d’Alexandra Cordebard, adjointe à la mairie de Paris, chargée des Affaires scolaires. Après quelque cinq minutes de présentation sur les conditions de la prochaine rentrée, un tiers des personnes présentes, parents d’élèves de -Coysevox, ont brusquement quitté la salle, déplorant être placées « devant le fait accompli ».

Les interrogations et les réticences des parents d’élèves du collège Hector-Berlioz n’ont pas moins nourri une réunion sous tension. Pour Luc Leclerc du Sablon, l’un d’eux, « tout a été fait à la va-vite. On ne s’y prendrait pas autrement pour flinguer un beau projet. C’est même l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire sur un sujet aussi sensible, avec des populations très variées, pauvres d’un côté, mieux armées dès que l’on remonte la Butte. On prend cependant le projet uniquement pour sauver notre collège ».

Un autre participant s’étonne que les professeurs n’aient pas été informés, « sinon au dernier moment, comme les parents, qui l’ont appris par leurs propres enfants ! Pourquoi n’y a-t-il pas eu de réunions en amont ? Résultat, on a affaire à deux populations qui cohabitent et qui ont peur. Maintenant, le quartier est déchiré ! ». « C’est aussi mal fichu que la réforme des rythmes scolaires, renchérit un autre parent. Si on avait pris un an de plus en termes de réflexion, ça aurait été nickel. Là, on risque un bazar monstre, avec une impression d’improvisation. »

Pour Jean-Michel Coignard, « l’enjeu -initial reste clair : quel meilleur service public peut-on apporter à tout le monde ? ». Dans cet esprit, une enseignante en école primaire se félicite que le projet « enterre toute concurrence entre les établissements ». D’accord, reprend un père de deux enfants scolarisés à Berlioz, mais « pourquoi a-t-il fallu attendre ce projet pour avoir plus de classes en langue vivante et plus de moyens ? »

Comme au collège -Coysevox, certaines interrogations reviennent de concert. On reste dubitatif sur les critères d’affectation et sur la pérennité d’une « convention valable seulement trois ans ». D’autres parents soulèvent l’idée de travailler sur la mixité sociale dès l’école primaire et, à l’instar de Coysevox, beaucoup auraient souhaité que d’autres -établissements y soient intégrés, comme celui d’Yvonne-Le-Tac, « bien plus chic et totalement épargné par le projet, ou bien des établissements du XVIIe arrondissement, pas plus éloignés ».

Pour la mairie, comme pour l’académie, « c’est un bassin qui semble encore court, mais un premier bassin ; le périmètre pourrait s’élargir à l’avenir ». C’est l’une des revendications exprimées par tout le monde. Dont le président du Front de gauche au conseil du XVIIIe arrondissement, Gérald Briant, ne cachant pas son scepticisme et prônant l’élargissement du projet : « L’ambition du rectorat est louable, mais la méthode choisie est très contestable. C’est plus que du bricolage. Le choix des établissements concernés est étrange. Comment parler de mixer les publics et de lutter contre la ségrégation sociale si les collèges les plus aisés socialement ne sont pas concernés par cette réforme ? »

À moins de six mois des législatives, dans une circonscription où l’actuelle ministre du Travail a obtenu difficilement l’investiture, c’est un sujet épineux de plus pour Myriam El Khomri. Réponse entre le 30 janvier et 1er février prochain, au moment du vote du Conseil de Paris, qui devra trancher.


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