FN : Des municipalités sous contrôle

Sous des allures respectables, les villes FN cachent une violence sourde, faite de chantage et d’intimidation vis-à-vis de toute forme d’opposition.

Pauline Graulle  et  Nadia Sweeny  • 15 février 2017 abonné·es
FN : Des municipalités sous contrôle
© Photo : VALÉRY HACHE/AFP

Marine Le Pen les couve du regard. Laboratoires locaux de sa politique, les municipalités frontistes sont les petits bijoux de la présidente du Front national. La candidate à la présidentielle veut ainsi prouver que son parti peut conquérir le pouvoir sans mettre le pays à feu et à sang. Mais les municipalités FN sont-elles des municipalités comme les autres ? Difficile à dire : d’abord parce que, trois ans après que le parti s’est emparé d’une douzaine de villes françaises, aucune étude universitaire d’envergure n’a encore été conduite sur le sujet [1]. Ensuite parce que, au premier abord, on n’y voit pas grand-chose.

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Et pour cause : le FN a tiré les leçons de son implantation catastrophique à Vitrolles ou à Toulon à la fin des années 1990. Fini l’amateurisme de la gestion municipale, les bibliothèques expurgées, les festivals censurés, les chasses aux sorcières trop manifestes… « Aujourd’hui, la manière dont le FN gouverne dans les collectivités est beaucoup moins spectaculaire, estime le politologue spécialiste de l’extrême droite Joël Gombin [2]. Marine Le Pen a donné des instructions pour que rien ne dépasse, s’inspirant ainsi de la stratégie du PCF [dans les années 1920, NDLR], destinée à montrer sur le terrain que le communisme municipal français n’était pas la base arrière de la révolution bolchevique. »

La vitrine de ce frontisme municipal nouveau genre, c’est, bien sûr, Hénin-Beaumont. De l’extérieur, la petite ville du Pas-de-Calais (27 000 habitants), remportée dès le premier tour des municipales de 2014 par Steeve Briois, paraît plutôt pimpante. Des trottoirs tout neufs, un maire adulé sur les marchés et qui adore brouiller les pistes en apposant une citation de Jaurès sur ses cartes de vœux ou en rebaptisant une salle de la mairie du nom d’un ancien maire d’Hénin, socialiste et résistant…

Ici, le FN prospère à toutes les élections – attirant près des trois quarts des votants dans certains bureaux aux dernières régionales. C’est que Briois, l’un des plus proches lieutenants de Marine Le Pen, s’est donné du mal : il lui a fallu vingt ans d’inlassable occupation du terrain pour s’emparer de cette ville minée par les factures impayées et les magouilles de l’ancien maire PS Gérard Dalongeville (2001-2009). Aujourd’hui, celui qui a pour obsession de se montrer « exemplaire » a su bien s’entourer, faisant venir de Paris de vrais « pros » de la politique…

Dans le passionnant ouvrage Ma ville couleur Bleu Marine, Pascal Wallart, journaliste à La Voix du Nord, a suivi la première année de mandat de l’édile [3]. Si ce n’est l’expulsion des « cloportes » (sic) de la Ligue des droits de l’homme d’un local municipal au prétexte qu’elle avait soutenu l’opposition, ou l’arrêté municipal antimendicité « agressive » pris par Briois – mais, après tout, il y en a d’autres à droite –, le quotidien de la municipalité ressemble à beaucoup d’autres en France. Les petites affaires d’attributions de subventions, les mesures antidélinquance somme toute pas pires qu’ailleurs, le favoritisme à petite échelle… Semble-t-il soucieux d’œuvrer à la pacification sociale, l’édile a même invité le président de la mosquée voisine à prendre la parole devant l’hôtel de ville au lendemain des attentats de janvier 2015 à Paris.

« Une large majorité de la population aime bien Briois, car le redressement financier a été porté par la municipalité précédente [divers gauche, NDLR]_, qui a dû éponger les dettes colossales de Dalongeville. Du coup, Briois a pu s’appuyer sur des finances assainies pour retaper_ les trottoirs, organiser beaucoup de fêtes locales et baisser les impôts, ce qui l’a rendu populaire, explique Marine Tondelier, élue EELV à Hénin-Beaumont, qui publie un ouvrage sur ses années passées dans l’opposition [4]. Mais, pour les 10 % qui sont clairement engagés contre lui, il lâche les chiens. » Intimidations sur les réseaux sociaux, lynchage verbal en plein conseil municipal, accusations permanentes à l’endroit des médias… Marine Tondelier décrit un climat de grande violence, où l’opposition politique est toujours suspectée d’être « politicarde », quand le maire frontiste serait paré des vertus de l’intérêt général.

Cet autoritarisme, qui s’abat aussi bien sur l’opposition politique, quelle qu’elle soit, que sur les voix dissonantes en interne, est l’un des invariants du style de pouvoir frontiste. Une spécificité qui a pour conséquences le départ de centaines d’élus locaux et la fermeture de nombreuses associations. Maria Da Silva, ancienne adjointe au maire FN d’Hayange, ville mosellane de 15 000 habitants, en sait quelque chose. Elle a déchiré sa carte après avoir dénoncé les irrégularités dans les comptes de campagne du maire, Fabien Engelmann. « Je suis allée voir Briois à Hénin-Beaumont pour lui faire part de ces manquements. Personne ne m’a écoutée. Après ça, j’ai été la bête noire. » Si la justice a confirmé les irrégularités en question, le parti défend la stabilité du « chef » et la « discipline ». Fabien Engelmann, également conseiller politique de Marine Le Pen sur les questions sociales, a ainsi mis en place « une procédure d’exclusion à l’encontre de Mme Da Silva, qui n’a de cesse de critiquer notre parti. […] Je ne pouvais pas garder ces trublions, ces apostats », justifie-t-il dans la presse.

S’en prendre aux associations portant des valeurs vécues comme des oppositions politiques, voilà une autre singularité du frontisme municipal. À Hayange, « le maire a commencé par supprimer nos subventions, il a coupé l’électricité et le chauffage, et même envoyé des huissiers pour empêcher nos bénévoles de travailler », relate Julien Lauprêtre, président du Secours populaire français. La raison avancée ? « Notre positionnement prétendument “promigrants” et “communiste”, alors que nous sommes une association apolitique. Ces gens-là sont en retard d’un siècle ! »

Clairement mis en danger à Hayange, le Secours populaire n’est pas non plus « en odeur de sainteté » dans les autres communes frontistes. Et il n’est pas le seul : associations culturelles, sportives, populaires, d’insertion ou d’intégration… Derrière l’argument de bonne gestion des deniers publics, les soudaines coupes de subventions cachent mal une logique de chasse aux opposants « idéologiques ».

Exemple à Mantes-la-Ville. Dans cette cité moyenne des Yvelines – seule commune francilienne tombée dans l’escarcelle FN –, toutes les associations ont subi une baisse de 20 % de leurs subventions, mais douze d’entre elles ont été privées de tout soutien financier et logistique municipal. Leur faute : avoir accepté une aide pécuniaire du président Les Républicains du département, Pierre Bédier. « Pierre Bédier prétend que l’on maltraite les associations. En se rangeant à ses côtés, celles-ci cautionnent ce discours, explique Cyril Nauth, maire frontiste de Mantes-la-Ville. Certaines d’entre elles sont nées juste après mon élection et comptent des militants politiques engagés contre le FN. » Et de conclure : « Plutôt que de soutenir leurs actions de prévention ou d’insertion, je préfère investir pour notre police municipale. »

L’austérité soudaine n’épargne pas les centres sociaux. À Fréjus, dans le Var, l’un d’entre eux a été fermé au prétexte que sa directrice était « politisée », et remplacé par… un commissariat. Coup de rabot sur les clubs de foot aussi. Surtout quand il y a un peu trop de joueurs noirs dans les équipes ? Rien n’est évidemment explicite, mais c’est pourtant ce que laisse entendre cet échange de tweets entre le maire de Beaucaire, Julien Sanchez, et Laurent Morin, premier adjoint chargé du budget de Mantes-la-Ville. Au premier, évoquant « la substitution de population en cours en France », Laurent Morin répond en publiant deux photos, l’une du « Club athlétique de Mantes-la-Ville il y a 25 ans » – sur laquelle la population est majoritairement blanche – « et ce qu’il est devenu, le FC Mantois ! ».

Par petites touches, les commerçants maghrébins, ou ceux dont les clients sont issus de l’immigration, sont également ciblés par les maires frontistes. Retour à Hayange : un boucher halal est empêché d’ouvrir un jour de marché, les marchands ambulants d’origine maghrébine sont priés de travailler à l’écart, et on interdit même des activités de danse orientale. « Fabien Engelmann veut appliquer le programme du FN sur la “préférence nationale” à sa commune, explique Maria Da Silva. Il ne veut pas que des personnes issues d’autres communes viennent dans des associations hayangeoises, sous peine de coupe de subventions. Beaucoup d’associations sont parties à cause de ça. L’école de musique, par exemple. »

Après avoir fermé un musée d’art pour en faire un hôtel, Marc-Étienne Lansade, le maire de Cogolin (Var) – 12 000 âmes – « a fait tomber à l’eau un projet pédagogique d’une école primaire autour des chansons méditerranéennes, à cause de la présence du titre “Aïcha”, en exerçant un chantage à la dotation, se désole Francis José Maria, président de Place publique, association de vigilance face à la mairie frontiste. Lui et son équipe ont aussi censuré un projet du centre de loisirs sur le thème de la différence. » Il ne faut pas gratter beaucoup de vernis pour voir ce qu’il y a dessous.

[1] Il faut lire néanmoins L’Illusion nationale. Deux ans d’enquête dans les villes FN, Valérie Igounet & Vincent Jarousseau, Les Arènes, 2017.

[2] Auteur de Le Front national, Eyrolles, 2016.

[3] Éric Farel, Maxime Fieschi, Mehdi Gherdane & Pascal Wallart, Flammarion, 2015.

[4] Nouvelles du Front, Les Liens qui libèrent (à paraître le 1er mars).

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Publié dans le dossier
Pourquoi le FN n'est pas républicain
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