Vers une réforme positive de l’école primaire

Face à l'absence de mesures concrètes proposées par les candidats à la présidentielle, Éric Debray, professeur des écoles dans les Hauts-de-Seine, rappelle les mesures urgentes pour renforcer l'éducation prioritaire et lutter contre les inégalités scolaires.

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Au-delà des projets que proposent d’une part François Fillon et Marine Le Pen (retour aux apprentissages fondamentaux : lire-écrire-compter) et d’autre part Emmanuel Macron, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon (qui prônent dans des registres différents la diminution du nombre d’élèves par classe), pour réformer l’école primaire, ce qui saute aux yeux jusqu’à présent, c’est la quasi-absence de mesures précises et concrètes chez la plupart des candidats à la présidentielle, qui clament pourtant, haut et fort, que l’éducation sera leur priorité. Personne n’ignore en effet que « l’égalité républicaine » et l’équivalence formelle de tous les établissements cachent, en réalité, les plus grandes inégalités.

C’est la raison pour laquelle il faudrait que l’action du prochain ou de la prochaine ministre de l’Éducation nationale soit guidée par trois grands principes, si l’on veut réduire de manière conséquente le nombre d’élèves en grande difficulté scolaire : priorité absolue à l’intérêt des élèves, créer plus d’inégalités entre établissements pour davantage d’égalité au final et éviter tout saupoudrage dans les moyens alloués aux établissements ou aux classes qui en ont le plus besoin. Augmenter le taux d’encadrement en maternelle et en primaire dans les quartiers défavorisés est une urgence.

Moins d'élèves dans les classes primaires des zones prioritaires

En France, la dépense par élève du primaire est inférieure de 15 % à la moyenne des pays de l’OCDE, et supérieure de 32 % au lycée alors que les études montrent que les inégalités de réussite sont le résultat d’un cumul de difficultés qui commencent dès la maternelle.

D’après Thomas Piketty, cinq élèves de moins dans les classes primaires des zones prioritaires réduirait de près de 40 % les inégalités scolaires. On pourrait ainsi diviser le nombre d’élèves par deux au CP et au CE1 dans les classes de REP et de REP + (Réseaux d’éducation prioritaire), comme le propose Emmanuel Macron, mais également au sein de classes ciblées au préalable selon des critères d’évaluation plus précis qu’aujourd’hui. La mesure prônée par l’ancien ministre de l’Économie ne prend pas en compte cependant le fait que, pour dédoubler ces classes, il faudrait davantage de locaux au sein des établissements concernés.

La nécessaire réorganisation des infrastructures pourrait passer par le regroupement d’un certain nombre d’établissements scolaires. Les économies d’échelle ainsi réalisées permettraient de recruter davantage d’enseignants et de mieux les payer. Il faut savoir que la France dépense globalement 20 milliards de plus que l’Allemagne pour son système éducatif primaire et secondaire. Pour autant, cet argent ne se retrouve pas dans la poche des enseignants (en Allemagne, un enseignant gagne en moyenne 34 % de plus qu’en France). Ce qui coûte le plus, et de loin en France, ce n’est pas le trop plein d’enseignants, mais la lourdeur de l’organisation de notre système éducatif.

Augmenter le salaire des enseignants dans les REP

À la base, l’éducation prioritaire est pourtant déjà censée bénéficier de plus de moyens mais, en réalité, la dépense par élève y est inférieure à la moyenne, tout simplement car on y affecte le plus souvent les enseignants débutants dont la masse salariale est plus faible.

Actuellement, l’indemnité pour les enseignants de REP est dérisoire (1734 euros en REP et 2312 en REP +) et même si Emmanuel Macron propose, dans son programme, de la passer à 3 000 euros, cela ne sera pas assez, bien entendu, pour faire venir les enseignants non seulement les plus expérimentés mais également les plus motivés vis-à-vis d’un public plus difficile à gérer.

La motivation n’est certes pas uniquement financière : il faut également laisser davantage l’initiative dans ces REP et REP + aux enseignants pour innover au niveau de la pédagogie. Cet investissement doit avoir une rémunération en conséquence. Augmenter le salaire individuel des enseignants dans les REP de 30 % avec une option collective supplémentaire de 10 à 20 % si les équipes constituées restent en place au minimum cinq ans permettrait d’envisager plus sereinement un travail sur la durée tout en favorisant, en parallèle, une plus grande autonomie des établissements publics.

Renforcer l'aide aux élèves en difficulté

Quant aux Rased (Réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficultés), très malmenés sous la présidence Sarkozy (entre la rentrée 2007 et la rentrée 2012, ils ont perdu près de 5 000 postes, soit un tiers de leurs effectifs), il faudrait non seulement les renforcer en nombre mais chaque équipe, pour être plus efficace, devrait être affectée sur un nombre beaucoup plus restreint d’établissements qu’actuellement, voire sur un seul dans certains quartiers.

La réforme des rythmes scolaires qui a porté de 4 à 4,5 jours la semaine de travail en 2014 et qui a coûté plus d’un milliard d’euros, supportée en grande partie par les mairies, visait à la base à alléger les emplois du temps particulièrement denses de nos enfants. Selon une enquête du SNUIPP, 74 % des enseignants estiment que la mise en place des nouveaux horaires a eu un impact négatif sur l’attention et la forme des élèves. Au-delà du rythme hebdomadaire, c’est peut-être bien davantage l’organisation sur l’année qu’il faudrait revoir.

Les vacances scolaires, comme chacun le sait, ne sont absolument pas décidées en fonction du bien-être des enfants. Le rythme de sept à huit semaines de travail puis de deux semaines de vacances devrait être respecté au maximum et ce, quelles que soient les zones. Il est aberrant que pour cette année scolaire 2016-2017 par exemple, la zone C n’ait eu que 5 semaines de travail entre Noël et février et qu’ensuite les élèves doivent travailler 12 semaines entre la fin des vacances de printemps et celles d’été.

Le seul moyen d’éviter ce genre de dysfonctionnement est non seulement de savoir résister au lobby du tourisme mais aussi peut-être de réduire les vacances d’été de 15 jours de manière à pouvoir plus facilement organiser ce cycle de 7 à 8 semaines de travail et de deux semaines de vacances pour tous les enfants, quitte à créer une semaine de vacances supplémentaires autour de l’ascension. Autre voie possible : passer de trois à deux zones de vacances pour celles de février et de printemps.

Plus de mixité sociale

Une réforme de l’école n’a de sens que si l’on trouve des solutions pour une plus grande mixité sociale. Mettre à part les enfants qui présentent des difficultés scolaires leur est totalement dommageable, c’est une évidence. Contrairement aux idées reçues, les mélanger aux autres enfants, non seulement ne fait pas du tout baisser le niveau des meilleurs, mais permet aux plus en difficulté d’être entraînés et soutenus dans leurs apprentissages.

L’assouplissement de la carte scolaire lancé en 2007 n’a pas bouleversé de manière significative, sur l’ensemble du pays, la composition sociale des établissements, ni la répartition public/privé. D’une part, parce que les demandes de dérogation n’ont pas explosé, mais aussi parce que le nombre de places dans les établissements recherchés n’était pas extensible à l’infini.

La ségrégation n’est pas seulement subie, elle est aussi choisie : les parents des milieux favorisés perçoivent bien que les établissements où ils sont majoritaires permettent à leurs enfants de meilleures progressions et une expérience scolaire plus positive. Le défi est de parvenir à les convaincre de renoncer à une partie de ces avantages, parce que le gain que les plus défavorisés retireraient de plus de mixité sociale serait bien plus important que ce qu’ils y perdraient, avec, à la clé, une avancée globale en termes de capacité à vivre ensemble, pour les jeunes d’aujourd’hui et les adultes qu’ils seront demain.


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