De la parole trahie à la faillite du politique

Roland Gori et Frédéric Pierru font, dans cette tribune, une critique sans appel d'un champ politique paralysé par le règne de la « com’ » et devenu incapable de répondre à la faim de rêves et d’utopies des citoyens.

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Dans La Chute, Albert Camus fait dire au juge-pénitent Clamence : « Nous sommes devenus lucides. Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. » C’est peut-être pour la même raison que cette élection présidentielle a été aussi ennuyeuse ! Non que les Français ne s’y soient pas intéressés – les audiences médiatiques attestent du contraire – mais simplement parce qu’elle n’a pas été intéressante.

Et pourquoi n’a-t-elle pas été intéressante, si ce n’est parce qu’elle s’est montrée captive, du début à la fin, du moule de notre société de la marchandise et du spectacle. Au point que les thèmes des « programmes », les déclarations des candidats sont apparus comme autant de marchandises rapidement périssables, offertes à la masse de consommateurs « blasés » et déçus.

Les performances publicitaires et les niveaux de « vente » de ces produits électoraux étaient régulièrement « mesurés » par des sondages d’opinion, dont les « déferlantes » incitaient aux commentaires des journalistes et des « experts » habituels. Nul étonnement dès lors que, cette concurrence entre les candidats prenne l’allure d’une « course de petits chevaux » (horse race politics) dans laquelle les différences et oppositions programmatiques comptent moins que les propos d’éditocrates qui voient dans l’évolution des chiffres obtenus, à plus ou moins un demi ou un point, le résultat de l’échec ou de la réussite de stratégies de communication.

Mensonges et reniements

La parole proprement politique semble y être démonétisée, prise en étau qu’elle est entre la prolifération des chiffres d’un côté, la moralisation et la psychologisation à outrance de l’autre. La prolifération des chiffres d’abord : avalanche d’agrégats macroéconomiques censés ensevelir tout désir de changement, et a fortiori de rupture avec le néolibéralisme, sous la force de la dette, des déficits publics ou des « sanctions des marchés ». Si Thatcher n’est plus, sa pensée TINA (« There is no alternative ») persiste, nonobstant la crise culturelle et éthique de la rationalité néolibérale. La psychologisation, ensuite, se situe au degré zéro de la psychologie de comptoir, interprétant les postures politiques en termes d’« egos » portés à l’hubris.

Ce « spectacle » politique, largement raillé et dénoncé, illustre ce diagnostic de Jaurès : « Ce qui manque à la démocratie, c’est la confiance en soi-même, c’est le sentiment de sa force, c’est l’ambition vraie. » La confiance, en politique comme ailleurs, et plus encore en démocratie, relève d’une foi dans la parole, dans une parole qui montre ce qu’elle dit, et dont la responsabilité ne se limite pas au moment où elle est prononcée.

Or, cette fois, en matière de trahison des promesses de vérité de la parole, nous avons été particulièrement « gâtés » ! Ce fut l’inflation galopante de paroles à dévaluation infinie. Cela a commencé par les mensonges et les reniements d’un candidat, dont les « affaires » sont parvenues à craqueler le masque de respectabilité, de rigueur et de morale dont les conservateurs s’affublent aisément, pour laisser apparaître la cupidité, l’opportunisme et l’obstination.

Religion du marché

La trahison de la parole s’est poursuivie avec celle de certains des candidats battus à la primaire socialiste qui avaient pris l’engagement solennel de soutenir celui qui en sortirait vainqueur. Cerise sur le gâteau : le président de la République, qui avait déclaré ne pas devoir se prononcer lors de cette campagne du premier tour de l’élection, « dézingue » à tout va Mélenchon et Le Pen. Tout en laissant son Premier ministre sortir de sa réserve en reprochant à deux autres candidats, Fillon et Le Pen, d’instrumentaliser les meurtres terroristes… Nous en oublions sûrement, cette perte de consistance de la parole en politique est devenue monnaie courante. Or elle nous paraît conditionner l’avenir de la politique.

Cette trahison des promesses de vérité de la parole politique, aujourd’hui, a atteint un tel seuil, se trouve tolérée avec une telle complaisance, que nous pouvons, légitimement, nous demander si elle est le symptôme ou la cause de cette faillite de la démocratie. On pourra nous trouver bien naïfs, arguer que c’est le propre des campagnes politiques de toujours n’être que le flot de paroles à responsabilité limitée, que les programmes ne sont jamais tenus, et que « sous le soleil il n’y a rien de nouveau ».

Nous portons un diagnostic différent sur notre présent : les stratégies de marketing qui transforment les débats en farces et surprises, qui rendent ventriloques des chiffres à la significativité bien relative, sont, comme l’écrivait La Boétie, autant d’« allèchements [et] ainsi, les peuples abrutis, trouvant beau tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir aussi niaisement mais plus mal encore que les petits enfants n’apprennent à lire avec des images enluminées ».

La tyrannie aujourd’hui est celle d’un système, celle du néolibéralisme, de sa religion du marché et de ses rituels. Elle conduit à prononcer l’advenue d’une société post-démocratique. Dans ce « monde sans esprit », « nous serions, écrivait Keynes, capables d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne nous rapportent pas assez de dividendes ». Alors, dans ce monde-là, il suffit que comme l’un des « petits » candidats, tel l’enfant du conte d’Andersen, se mette à déclarer que « le Roi est nu », pour qu’il déclenche les foudres médiatiques, se voit menacé d’un procès, ou amuse la foire des réseaux sociaux. Où est passée la politique ?

Supplice du chiffre-massue

On comprend dès lors que dans deux tribunes parues récemment dans le quotidien Le Monde, un philosophe et deux intellectuels activistes – Alain Badiou, Julien Coupat et Mathieu Burnel – puissent mener des réquisitoires implacables contre la politique dite « institutionnelle », et appeler la gauche à investir d’autres arènes, comme la rue, et d’autres moyens d’action que ceux des élections. Tel n’est pas notre point de vue. Les faillites de la politique, de la démocratie, de la gauche, sont consubstantielles à une trahison de la parole, de la parole et des actions qu’elle prescrit pour construire ce qu’Hannah Arendt nomme « le monde commun ».

Nos concitoyens ont faim, faim de rêves et d’utopies qui peuvent transformer le monde en sortant des sables mouvants de la pensée TINA, désireux de parler ensemble pour partager leurs expériences, témoigner de leurs vies, de leurs espoirs, de leurs colères aussi. Ils sont repus par cette infobésité dont on les gave, et qui n’est que substitut adultéré de la parole. Il n’est qu’à constater le mépris avec lequel on (dis-)qualifie un des candidats de « tribun » pour se rendre à l’évidence : les politiques sont devenus amnésiques, de l’histoire, de l’étymologie, comme de leurs propres paroles.

De leur côté, les éditocrates, renchérissant sur les politiques et leurs communicants en matière de cynisme (ils font profession de « décrypter » les arrière-pensées des « petites phrases »), n’envisagent plus la parole que comme l’instrument de l’illusion, de la diversion, du mensonge, bref de la démagogie ou de la « com’ » ; seuls les chiffres ne mentiraient pas et diraient la (dure) vérité de nos temps néolibéraux, devant laquelle tout un chacun est sommé de s’incliner sauf à passer pour un fou ou un irresponsable.

L’« Émission politique » de France 2, conçue sur le format des jeux du cirque, dans laquelle un journaliste ivre d’économisme s’est délecté à mettre les candidats au supplice du chiffre-massue, a porté jusqu’à la caricature la dévalorisation contemporaine de la parole. Au fond, le mépris du « tribun » qui accueille le souffle des opprimés, produit la ferveur populaire, l’enthousiasme de l’avenir, l’audace de l’amitié et de la fraternité, le rêve de la liberté, n’est rien d’autre que la crainte de la puissance mobilisatrice de la parole retrouvée. Cette efficience symbolique de la parole authentiquement politique s’est trouvée enchaînée par les lois imaginaires de la nécessité qui ne sont bien souvent rien d’autre que la parure des logiques de domination.


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