Les candidats et la guerre qui vient

Comment les principaux prétendants à la présidence de la République envisagent-ils la politique étrangère ? Alain Lipietz propose une grille de lecture.

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La campagne s’intéresse peu à la politique étrangère. Pourtant, l’intelligence de la crise actuelle à la lumière des années 1930, à laquelle je m’essaie depuis des années dans ces colonnes, fait aujourd’hui consensus. Or « la crise mène à la guerre », c’est connu. Oui mais… de quel type ?

La Première Guerre mondiale était purement interimpérialiste. Il n’y avait pas de « bons », rien que des « méchants ». On pouvait avoir, face à la montée des périls, une attitude « idéaliste-pacifiste » (Jean Jaurès, Romain Rolland…) ou une attitude « réaliste » : puisque notre ennemi serait le voisin A (l’Allemagne), il fallait rechercher l’alliance du voisin B de ce voisin A (la Russie). Ce n’est pas si simple car la Terre est ronde, c’est pourquoi les camps ne furent vraiment découpés qu’en 1915.

Le rapport à Poutine polarise le champ international

La seconde au contraire fut, selon Polanyi, une guerre civile mondiale ente les trois réponses à la crise du libéralisme mondialisé : fascisme, stalinisme et social-démocratie. Les Bons n’était pas tout blancs, mais les Méchants vraiment méchants. Stalinisme, libéraux et social-démocratie finirent en 1941 par faire front uni contre les fascistes de l’Axe.

Aujourd’hui, le rapport à Poutine polarise le champ international. Trump a choisi l’alliance avec lui, contre l’Allemagne et l’UE, quitte à lui céder la Crimée, le Donbass, demain la Lituanie. Sur TF1, trois candidats sur cinq étaient du même avis : Le Pen, Fillon et Mélenchon. Hamon et Macron étaient pour renforcer l’Europe face au duo Trump-Poutine. Comment expliquer ces choix ?

On peut supposer d’abord que les politiques sont « réalistes » et envisagent la guerre à venir comme du premier type. Qui sont les grands concurrents des USA ? L’Allemagne et ses alliés européens, et la Chine, seconde puissance mondiale. Donc Trump veut détruire l’Union européenne et recherche l’alliance russe contre la Chine.

Chercher l’alliance russe ou cultiver l’amitié allemande ?

Et la France ? Si on la considère individuellement, elle est dominée par l’Allemagne. Donc il lui faut chercher l’alliance russe, comme en 1913. Si au contraire la France ne se conçoit plus en dehors de l’Union européenne, elle doit cultiver l’amitié allemande, se défier de la Russie et des États-Unis, et rechercher l’alliance chinoise. Cela colle à peu près avec les positions de nos candidats. Sauf Fillon. Il faut croire qu’à ses yeux l’amitié inaugurée par de Gaulle et Adenauer a explosé sur l’accueil des réfugiés. Merkel en prend 1 million, Fillon est contre, donc l’Allemagne n’est plus une amie.

Ce réalisme pro-Poutine a donc aussi un aspect idéologique, explicité par Marine Le Pen. Son alliance avec Trump et Poutine est hautement revendiquée comme le choix d’un camp, dans un affrontement mondial « du second type » déjà commencé : celui du nationalisme autoritaire, contre la marée humaine venue du Sud. Pour elle, la mondialisation et l’Europe ne sont que les chevaux de Troie du Grand Remplacement et des hordes islamistes. Et ni Poutine ni Trump ne la démentiront : ils représentent bien, sinon un Axe, du moins « un spectre politique qui croît rapidement en Europe » (dixit Poutine à Le Pen : Hongrie, Pologne, Slovaquie, Turquie, Brexit…), et se posent en soutien des dictatures, comme en Syrie. La Syrie, nouvelle Espagne de la crise présente.

Des pays déchirés entre des libéraux-démocrates et des poules mouillés

Face au Spectre ? Comme en 1936 : des pays déchirés entre, d’une part des libéraux-démocrates qui cherchent à sauver les valeurs universalistes dites occidentales (les droits de l’homme) et le multilatéralisme, voire le mondialisme à la Kant, Marx et Victor Hugo (la République universelle), et d’autre part des poules mouillés, déjà prêtes à collaborer avec le plus fort, en espérant que les nationalistes autoritaires s’entretueront (à l’exemple des chiites et des sunnites). Macron et Hamon jouent les rôles des premiers ; Fillon, nouveau Neville Chamberlain, est le type même des seconds.

Et Mélenchon ? Il la joue réaliste sur TF1, nous parle d’ « imposer » la paix là-bas (comme la conférence de Londres qui donna le Kosovo à la Serbie en 1912) pour éviter les migrations, mais félicite la Russie pour avoir « réglé la question » (celle du Printemps syrien, pas celle des islamistes !) à Alep : sous les bombes. Nothing personal : oui, un réaliste. Mais un de ses anciens partisans, le très respecté Dominique Vidal, fait le compte inquiétant des déclarations de Mélenchon en faveur du Spectre et de son idéologie . JLM dénonce encore « l’Occident », camp géographique et idéologique, en oubliant que les USA et l’Angleterre l’ont quitté et que lui s’inscrit de fait dans leur nouveau spectre.

Seulement par réalisme ? Je l’espère. Alors cela signifie qu’il assimile la prochaine guerre à celle de 14-18. Mais sans tenir du tout le discours de Jaurès : l’union des travailleurs de tous les pays pour bloquer cette guerre, du Donets à Alep.


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