Des législatives décisives

Le style Macron peut être aimable, mais la recette est violente. Il veut parachever le travail entamé au cours du quinquennat de François Hollande.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


La légende est belle en effet. Celle du jeune provincial ambitieux, doué et travailleur, habile en relations humaines, qui a su s’approcher des états-majors à pas feutrés, enrichir discrètement son carnet d’adresses en personnages influents et solvables, inspirer confiance, et bondir le moment venu sur sa proie, son unique proie : le pouvoir. Toute histoire a sa face romanesque qui peut ainsi se lire comme un agréable roman. « Emmanuel » et « Brigitte » ne nous déçoivent pas. Ils apportent au genre les ingrédients qui peuvent assurer un succès de librairie. Mais le récit perd nécessairement de son innocence quand le destin de Rastignac en vient à croiser celui d’un peuple. Nous entrons alors en politique. Et le jeune homme apparaît pour ce qu’il est, un vrai néolibéral, sans états d’âme, imprégné de la théorie du « ruissellement » : si ça va mieux en haut, ça finira par s’arranger en bas. C’est son humanisme à lui. Pour que l’enrichissement des riches finisse par profiter aux pauvres, il faut donc commencer par briser les structures sociales, et liquider toute forme de résistance.

Le style Macron peut être aimable, mais la recette est violente. Assouplir, fluidifier, flexibiliser sont ses mantras. Il veut parachever le travail entamé au cours du quinquennat de François Hollande, et aller beaucoup plus loin. Il a rompu pour pouvoir appliquer sans entraves cette loi qui ne porte pas son nom, mais dont il est l’inspirateur. La loi El Khomri, c’est son programme. Il veut en faire l’alpha et l’oméga de notre organisation sociale. Tout ou presque doit se négocier dans l’entreprise. Tout doit s’y décider.

Le discours est séducteur, comme celui qui le tient. Ne s’agit-il pas de rapprocher la décision des « réalités du terrain » ? On connaît le refrain. Sauf qu’il repose sur une formidable hypocrisie. Ce dialogue dans l’entreprise rompt avec la loi commune, et livre les salariés à des rapports de force ô combien aléatoires. Il affaiblit les syndicats et met en miettes le code du travail. Soudain, l’histoire d’Emmanuel, le jeune homme surdoué d’Amiens, est moins douce à nos oreilles. C’est pourtant ce projet que le nouveau Président veut imposer au pays, à la va-vite, au mois de juillet et par ordonnances. Mais, même pour cela, il va lui falloir un vote de validation de l’Assemblée nationale. Et ce n’est pas gagné. D’abord parce que sa victoire de dimanche est en trompe-l’œil.

Emmanuel Macron a certes creusé un écart important et salutaire avec Marine Le Pen, mais toutes les enquêtes d’opinion le confirment : le vote d’adhésion à son programme est très faible. Il y a donc peu de chance pour qu’il bénéficie en juin d’une vaste mobilisation populaire. Paris, dimanche soir, était une ville triste. On n’a pas envie de faire la fête quand on a juste évité le pire ! Macron devra donc constituer une majorité de bric et de broc, en débauchant à droite et à gauche. À droite, il pourrait se trouver quelques alliés juppéistes dont devrait sortir, dit-on, son futur Premier ministre. Mais les sarkozystes gardent jalousement le territoire. En revanche, sur les ruines fumantes du Parti socialiste, les candidats ne manquent pas, proches pour la plupart de Manuel Valls.

L’ancien Premier ministre a devancé l’appel dès mardi. Sa promesse très ancienne d’enterrer le Parti socialiste et d’en effacer le nom trouve enfin à s’accomplir. Mais l’accueil, côté En marche !, est glacial. Manuel Valls incarne tout ce que Macron voudrait ne pas voir : le ralliement d’une armée en débandade. Sans compter qu’entre les deux hommes il y a beaucoup de désaccords sur des questions sociétales, sécuritaires et identitaires. Mais, au PS, le schisme est consommé, et c’est une bonne chose. La vraie question qui nous occupe se pose à présent à gauche du parti. Ceux qui restent dans la « vieille maison » vont-ils, comme l’a fait Benoît Hamon, s’inscrire résolument dans l’opposition ? Vont-ils clairement faire campagne contre la réforme du code du travail ? Ou s’apprêtent-ils à être les complices d’un ultime et calamiteux rafistolage ? La réponse, évidemment, leur appartient en premier lieu. Elle dépend aussi d’une éventuelle dynamique unitaire à gauche.

Pouria Amirshahi (voir notre entretien) a raison de dire que l’initiative en revient naturellement à Jean-Luc Mélenchon. Fort de ses sept millions de voix à la présidentielle, le leader de la France insoumise reste fidèle à sa stratégie. Celle du « qui m’aime me suive ». Les communistes ont dit non. Mélenchon a dit non aux écologistes. Selon toute vraisemblance, les principales forces de cette gauche vont donc se présenter aux législatives en ordre dispersé, hormis dans une poignée de circonscriptions. Débandade collective ou triomphe de la stratégie du « populisme de gauche » ? L’ironie de l’histoire, c’est que Macron et Mélenchon, pour des objectifs politiques et sociaux évidemment opposés, font finalement le même pari. Celui de l’implosion du système qui structure notre paysage politique depuis 1958. Bien sûr, on peut se dire que, quoi qu’il arrive, le mouvement social ne restera pas l’arme au pied contre les projets du nouveau Président. Mais tout de même, « l’ambiance » dépendra beaucoup de l’issue des scrutins des 11 et 18 juin.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents