Le pain blanc d’Emmanuel Macron

La séquence internationale du nouveau Président a été quasi triomphale. Mais le grand rendez-vous sera pour bientôt, à la fois social et européen.

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La fête médiatique continue pour Emmanuel Macron. Sa séquence internationale de Bruxelles à Versailles, en passant par Taormina, a été quasi triomphale. Il a été beaucoup dit – vraiment beaucoup – que son métacarpe avait résisté à la poigne de fer de Donald Trump, et que Juncker et Merkel l’avaient accueilli en héros. Et lundi, le jeune Président, avide sans doute de jouir de tous les attributs de son nouveau pouvoir, avait choisi de recevoir Vladimir Poutine au château de Versailles. Ce faste Grand Siècle peut paraître déplacé dans la France de GM&S et de Tati. Mais, après tout, si cela peut contribuer à convaincre Poutine de retirer ses supplétifs d’Ukraine orientale, et de négocier l’après Bachar Al-Assad en Syrie, on est tout prêt à ravaler nos pudeurs de « décroissants ».

Hélas, rien n’est aussi simple. Lundi, dans la galerie des Batailles, où se tenait le point de presse, on n’a pas entendu de la bouche du Président russe la moindre esquisse de concession sur les grandes affaires où la Russie est en première ligne. Malgré cela, l’initiative de Macron est positive. Il n’a pas, à proprement parler, « renoué » le dialogue avec la Russie, car, contrairement à ce que l’on a beaucoup entendu au cours de la campagne présidentielle, celui-ci n’a jamais été rompu. Onze rencontres entre Hollande et Poutine, ce n’est pas précisément ce qu’on appelle une rupture…

Mais deux gros incidents diplomatiques avaient donné cette impression : l’annulation de l’inauguration de l’église orthodoxe du Quai Branly, en octobre 2016, et l’annulation de la vente des navires Mistral, en août 2015. Les bombardements sur Alep et la guerre du Donbass ukrainien avaient provoqué la réaction de Paris. Alors, qu’est-ce qui a changé avec Macron ? D’abord la situation. Poutine n’est plus à l’offensive sur ces deux grands dossiers. Ensuite, incontestablement, Macron a su trouver un ton qui n’était pas celui de son prédécesseur. Il a gratifié son hôte des meilleurs usages. Voilà qui aura comblé les amis français de Poutine. Cependant, sur le fond, il aura été d’une fermeté remarquable. Voilà qui aura satisfait les autres. Dont nous. On a rarement vu en public un chef d’État dire à son visiteur autant de vérités désagréables. Le couplet sur les médias Russia Today et Sputnik, « organes d’influence » qui « ont produit des contrevérités sur [sa] personne et [sa] campagne » a même été, au sens propre, un morceau de bravoure, surtout quand on sait que ces deux organes sont totalement inféodés au Kremlin. Emmanuel Macron n’a pas mâché ses mots non plus à propos des persécutions des personnes LGBT en Tchétchénie. S’agissant de la Syrie, en revanche, tout est plus compliqué. Les deux hommes ont chevauché l’ambiguïté. D’accord, évidemment, pour lutter contre le terrorisme. Mais nous savons que le mot ne recouvre pas les mêmes réalités. Pour le tandem Poutine-Assad, tous les rebelles sont des « terroristes ».

Nous savons aussi que la nécessité de préserver un État n’a pas le même sens pour l’un et pour l’autre. Bien que cela ne fût pas dit, on devine que pour le Président russe, l’État syrien, c’est toujours Bachar. Alors que Macron a parlé de « transition démocratique ». Une formule peu compatible avec le maintien du dictateur. Comme pour mettre les points sur les « i », le Président français a menacé de représailles « quiconque » userait d’armes chimiques. Une nouvelle « ligne rouge » qui ressemble tout de même à une promesse de matamore lorsqu’on sait que l’aviation syrienne a déjà eu recours plusieurs fois à ce type d’armes contre sa population.

Au total, l’exercice diplomatique a plutôt été réussi. Sans préjuger de ses effets réels sur la situation internationale, ni de la place que Paris occupera désormais dans le petit cénacle des faiseurs de guerres et de paix. Le printemps radieux se poursuit donc pour Emmanuel Macron. Il le doit aux circonstances, mais aussi à un indéniable talent. Tout irait pour le mieux si l’affaire Ferrand ne venait le tourmenter. Son premier et principal ralliement socialiste est empêtré dans une fumeuse opération immobilière qui a profité à sa compagne. De dénégation en dénégation, le voilà qui se « fillonise » à vue d’œil. En pleine préparation de la loi de moralisation de la vie publique, ça fait mauvais genre. Mais le vrai pain noir, pour Macron, c’est pour très bientôt.

Le grand rendez-vous sera à la fois social et européen. Les sourires bruxellois auront tôt fait de se crisper si Emmanuel Macron n’obtempère pas aux injonctions de la Commission. Le 22 mai, celle-ci a vivement conseillé à la France d’augmenter la TVA, de baisser l’impôt sur les profits des entreprises et de libéraliser les marchés des services. À part ça, le socialiste Pierre Moscovici, commissaire à l’Économie, a pris soin de préciser que son « message n’est pas de faire pression »… Mais, c’est évidemment sur ses fameuses ordonnances réformant le code du travail qu’Emmanuel Macron est attendu par ses amis européens, comme par le mouvement social français. Avec, inutile de le dire, des demandes diamétralement opposées. Une bonne façon d’ouvrir les hostilités, c’est de voter aux législatives pour les candidats de gauche qui se sont engagés à s’opposer aux ordonnances. Ce sera le grand sujet de la prochaine quinzaine.


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