Les charmes du consensus

Jamais la conflictualité sociale n’a autant été dissimulée derrière des discours d’apparence consensuelle. La période est à l’enfumage.

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Avouons-le : il y a des moments comme ça où il est difficile de s’opposer sans passer pour un grincheux. Comment critiquer ce jeune Président si parfait ? On l’a vu, dimanche, lors de la cérémonie d’investiture, tantôt grave et solennel, tantôt souriant et décontracté, mais toujours merveilleusement à l’aise dans l’accomplissement du rituel républicain. Il est jeune, il est beau, il est nouveau, et la vox populi implore : « Donnez-lui sa chance ! » Si bien que la moindre réserve à son encontre apparaît comme un intolérable procès d’intention. L’heure est au consensus. Tout semble réussir à Emmanuel Macron. Les cadres du quinquennat précédent se bousculent au portillon. Et la nomination d’Édouard Philippe, ce juppéiste de 47 ans, ouvre plus qu’une brèche à droite. D’autres signent déjà des professions de foi pleines de bienveillance.

Devant une réussite aussi insolente, on en oublierait presque l’essentiel : Emmanuel Macron a un programme. Il ne fait pas que bousculer le paysage politique, il veut aussi transformer en profondeur les rapports sociaux. Et cette promesse de « mouvement » plaît aux commentateurs. Il y a derrière l’ivresse des mots le projet d’une offensive de grande envergure contre le code du travail. Là encore, la magie de la communication dresse devant toute critique un barrage quasi infranchissable. Vous avez dit « code du travail » ? Mais que fait donc cet encombrant grimoire dans une époque aussi moderne que la nôtre ? Vous avez dit « débat politique », « pluralisme », « alternative » ? Parlez-nous plutôt de « gouvernance » et de bonne gestion.

Les candidats de la République en marche ont d’ailleurs été recrutés pour ça, comme des employés de start-up, soumis à un entretien d’embauche, puis profilés et sélectionnés par des « DRH ». Le gouvernement dont rêve Emmanuel Macron devrait avoir des airs de conseil d’administration. Mitterrand avait prédit : « Je suis le dernier grand président de la République. Après moi, il n’y aura que des financiers et des comptables. » Nous y sommes, ou presque. Et, suprême ironie, c’est un homme pétri de philosophie qui réalise la prédiction [1]. Mais, comme disait un grand dialecticien, tout inconvénient a un côté positif.

Avec son opération dite « transgressive », embarquant « la gauche de la droite » et la « droite de la gauche » dans le même bateau, Emmanuel Macron fait finalement œuvre de vérité. Il se propose tout simplement de mettre en adéquation le paysage politique avec la réalité. Par-delà les vicissitudes des ambitions et des rivalités, Manuel Valls et Alain Juppé avaient depuis longtemps vocation à se rencontrer. Au moins sur les grandes questions économiques et sociales. Macron invente le grand parti des néolibéraux. Ceux-là rassemblent leurs forces pour passer à l’assaut. On a peut-être tort de parler de trahisons. Ceux qui n’ont pas voulu franchir le pas se retrouvent certes avec quelques couteaux dans le dos, mais leurs petits drames personnels ne sont qu’anecdotiques. Au fond, Macron ne fait que mettre à jour le logiciel, pour parler comme lui…

Et la gauche dans tout ça ? Elle peut au moins profiter de l’opération vérité de Macron pour y voir plus clair. Ceux qui s’embarquent dans le torpilleur présidentiel viennent peut-être du PS, mais ils n’ont plus rien à voir avec la gauche depuis longtemps. On ne va pas pendant des années encore leur imputer une lointaine « origine ». Il n’y a pas de socialistes « de souche ». Il convient donc de revenir à des définitions simples. Comme la question du veto royal a défini gauche et droite un certain jour d’août 1789, comme l’affaire Dreyfus un siècle plus tard, ce sont les choix de chacun qui comptent et non leur étiquette. Le déterminant politique aujourd’hui, ce sont les ordonnances que nous promet Emmanuel Macron. C’est la réforme du code du travail, et cette super loi El Khomri qui renvoie à l’entreprise toutes les négociations sur le temps de travail et les salaires. Là encore, résistons à la perversion des mots. Ces discussions « au plus près du terrain », comme on dit, sont aussi des pièges qui condamnent le salarié à subir des décisions essentielles pour lui, dans un rapport de force défavorable. Entendons cependant l’argumentaire « macronien ». Il apprivoise beaucoup de nos concitoyens qui en seront pourtant les premières victimes. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que jamais la conflictualité sociale n’a autant été dissimulée derrière des discours d’apparence consensuelle. La période est à l’enfumage.

Voir clair derrière tous ces discours, c’est ni plus ni moins l’enjeu des législatives. Nous aurons à soutenir tout candidat – antiraciste, cela va sans dire – qui s’engage à s’opposer aux ordonnances et aux projets antisociaux du nouveau gouvernement. Il serait très dommage que d’autres agendas viennent percuter cet objectif. Pauline Graulle analyse la stratégie de Jean-Luc Mélenchon (ici). On en comprend les motivations politiques sur le moyen et le long termes. Mais ce qui aura été perdu en juin en raison de la multiplication de luttes fratricides entre candidats antilibéraux ne sera pas facile à reconquérir.

[1] Lire l’excellent « portrait intellectuel » de Macron par Nicolas Truong, dans Le Monde du 16 mai.


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